C’est un jeune homme hâbleur et brillant, à mi-chemin entre Indiana Jones et les Pieds nickelés. A 22 ans, Malraux hante les milieux littéraires, qu’il fascine par ses tirades torrentielles ponctuées de tics irrépressibles et d’aphorismes mirobolants. La concision de ses formules confine à l’obscurité mais sa culture impressionne. Son ambition d’écrivain, proclamée à tous les vents, en fait un espoir des lettres avant même qu’il ait publié une seule ligne.

Il vit de ses rentes avec Clara Goldschmidt, une fille de famille à l’intelligence pétulante. Il dédaigne tout emploi appointé et passe son temps dans les galeries, les musées ou les librairies, achetant des livres rares, vendant des statues orientales, courtisant les écrivains, flattant les collectionneurs. Las ! Les valeurs mexicaines qui produisaient un revenu confortable s’effondrent. Le couple est ruiné. Il faut survivre. Travailler ? Hors de question. Il y a mieux : l’aventure, une aventure qui rapporte…

Dans un article savant de l’Ecole française d’Extrême-Orient, Malraux est tombé sur la description d’un temple oublié au cœur de la forêt cambodgienne, Banteay Srei, au nord d’Angkor, le long de cette antique route semée d’édifices sacrés et effacée par la jungle, qu’on appelle la Voie royale. Il y a là, il le devine, des bas-reliefs moussus et des statues cachées par les roseaux dont on peut s’emparer et que l’on peut revendre pour une belle somme.

Malraux prend le prétexte d’une mission archéologique à demi inventée pour obtenir une lettre de l’Ecole française destinée aux autorités coloniales d’Indochine. Muni de ce viatique, le couple embarque à Marseille à l’automne 1923 et vogue dans l’insouciance et la fièvre vers Angkor et ses richesses dormantes.

A Saïgon, les autorités coloniales sont rétives. Elles apportent une aide parcimonieuse et préviennent l’archéologue amateur que les œuvres d’art qu’il pourrait découvrir doivent rester sur place. Malraux n’en a cure. Il part pour Siem Reap, village voisin d’Angkor. Là, il loue des charrettes, achète des cordes, des outils, embauche des porteurs et un guide, Xa, qu’on lui déconseille mais qu’il conserve par bravade. La petite troupe intrépide s’enfonce dans la jungle parmi les arbres gigantesques, les grosses araignées aux toiles argentées, les fourmis, les sangsues, les serpents qui fuient paresseusement, sous un ciel plombé qu’on distingue à peine à travers les feuillages amoncelés.

Une marche laborieuse dans une chaleur mouillée. Puis c’est la découverte du petit temple de grès enfoui par les siècles au cœur de la forêt, masqué par les bambous et les feuilles d’agave. On découpe à grand-peine plusieurs bas-reliefs, faisant résonner les scies dans le silence de la jungle, puis on repart chargé des lourdes pierres qui font s’enfoncer dans la piste les roues des charrettes. A Phnom Penh, Malraux fait charger son butin sur un vapeur qui part vers le nord. Mais Xa l’a dénoncé. La police fouille les malles du couple : interpellation, accusation, assignation à résidence dans un hôtel de la ville. Indiana Jones est prisonnier.

S’ensuit une année de vaudeville judiciaire. Au terme d’un procès où la société coloniale prend sa revanche sur l’aventurier présomptueux qui venait déranger un ordre sourcilleux, Malraux est condamné à trois ans de prison. Clara est libérée «parce qu’elle avait obligation de suivre son mari». Elle rentre et mobilise ses relations. Une campagne très parisienne s’organise, soutenue par Gide, Breton, Aragon, Mauriac et quelques autres. La révolte de Saint-Germain-des-Prés aboutit à un deuxième procès qui se solde par une peine avec sursis. Malraux est libre. Il revient lesté d’une aventure qui a tourné court, crâne face au ridicule. Mais il a récolté son pesant d’impressions, de paysages, de personnages et d’histoires glanées au fil du séjour.La Voie royale ressuscite sous une plume nerveuse qui lui vaudra le prix Interallié. Malraux s’est mis en scène à travers Claude Vannec, archéologue téméraire qui court après son rêve de pierre. Mais il a aussi créé le personnage de Perken, l’aventurier type, plein d’énergie et d’amertume, de cynisme et de fidélité. Hanté par sa propre mort, animé par la volonté vitale et morbide de «laisser une trace», Perken veut partager le butin de Vannec pour s’acheter des mitrailleuses avec lesquelles il pourra défendre le petit royaume qu’il s’est taillé aux confins du Siam et du Cambodge.

Le roman suit pas à pas la piste de l’auteur dans la forêt jusqu’aux ruines. La découverte du temple est digne de la scène d’ouverture des Aventuriers de l’Arche perdue : «Des pans de mur d’un grès violet, les uns sculptés, les autres nus, d’où pendaient des fougères ; certains portaient la patine rouge du feu. Devant lui, des bas-reliefs de haute époque, très indianisés (Claude s’approchait d’eux), mais très beaux, entouraient d’anciennes ouvertures à demi cachées sous un rempart de pierres éboulées. Il se décida à les dépasser du regard : au-dessus, trois tours démolies jusqu’à deux mètres du sol, leurs tronçons sortant d’un écroulement si total que la végétation naine seule s’y développait, comme fichés dans cet éboulis ; des grenouilles jaunes s’en écartaient avec lenteur.»

Puis le roman bascule sous l’effet d’une imagination cinématographique. En plans serrés et dialogues à l’emporte-pièce, Malraux entraîne le lecteur à la suite de Perken qui monte vers le nord et son royaume sauvage qu’il ne verra jamais. La première partie est précise, rapide, remplie des «petits faits vrais» qui fondent le rêve éveillé du lecteur. Mais la seconde, entièrement inventée, donne au livre sa dimension métaphysique. Sans l’aventure avortée du couple Malraux, point de Voie royale. Mais sans Perken le héros fictif, un peu forcé, un peu grand-guignol, sans les rebondissements à suspense de cette dernière partie que n’aiment pas les critiques, le roman serait resté un travail de reporter, vite oublié. C’est le lot des écrivains de l’aventure : il faut transcender un matériau déjà riche, faire de l’or non avec du plomb mais avec de la pierre. Malraux commence en journaliste et termine en alchimiste. Ainsi naît un écrivain.

On lira, bien sûr, la Voie royale (Livre de Poche) avec la très bonne préface de Christiane Moatti, chef-d’œuvre du roman d’aventures pour adolescents de tous les âges. Mais également les deux biographies classiques de Malraux, celle de Jean Lacouture et celle d’Olivier Todd, ainsi que les souvenirs pleins de vie et de talent de Clara Malraux.

Par Laurent Joffrin - Libération - 2 août 2015