Ils étaient autrefois un symbole du chic « à la française » et de l’architecture coloniale du début du XXe siècle. Las, à Hô Chi Minh-Ville, les anciens Grands Magasins Charner sont condamnés à disparaître. Fermés depuis septembre dernier, ils doivent être remplacés par une tour de 43 étages.

Maintes fois rénové et modernisé, le centre commercial, qui était devenu le Tax Trade Center, avait perdu de son cachet depuis sa construction, en 1924. Toutefois, une pièce architecturale unique y était restée quasi intacte : son escalier central, fabriqué selon la tradition marocaine du zellige (mosaïque faite de morceaux de carreaux de faïence colorés)… et désormais lui aussi menacé.

L’origine marocaine de cet escalier orné de rampes en bronze forgé n’a été découverte que récemment, après la fermeture du bâtiment, grâce à la curiosité d’un étudiant en architecture de la ville, venu explorer et photographier l’édifice une dernière fois avant sa destruction. Il y a trouvé une pièce de mosaïque qui s’était détachée de l’escalier : un morceau de terre cuite taillé à la main, de forme irrégulière, tamponné de la lettre « H ».

L’échantillon a voyagé jusqu’en Californie où il a atterri entre les mains d’un spécialiste du zellige, Faissel Farhi, de la Zellij Gallery. L’homme a alors reconnu la pierre, les couleurs et le travail manuel de sa ville d’origine, Fès.

Sensibles à la disparition de leur patrimoine, les habitants de Hô Chi Minh-Ville se sont mobilisés pour sauver ce vestige architectural que la France avait fait voyager d’une colonie à une autre. En novembre 2014, leur pétition en ligne a rassemblé en quelques semaines près de 3 500 signatures. De quoi convaincre le comité populaire de la ville de préserver l’escalier. Solution proposée : retirer la mosaïque en vue de la réinstaller dans la future tour. Un engagement guère suffisant pour les membres de l’Observatoire du patrimoine de Saigon… « Un agent de la municipalité nous a promis que l’escalier et la façade du bâtiment seraient préservés, mais nous n’avons que très peu d’informations sur le nouveau projet et son promoteur », regrette l’une d’entre eux, Tran Thi Vinh Tuong.

« Les habitants sont habitués à ce que les destructions se fassent discrètement, la nuit, explique Myriem Alnet, urbaniste franco-marocaine installée à Hô Chi Minh-Ville. Ils craignent que le promoteur ne tienne pas compte de leur arrangement avec la municipalité. Sans compter que le déplacement de l’escalier reste une opération délicate qui risque de détruire les mosaïques. » Et qui requiert donc une certaine expertise, laquelle ne se trouve pas au Vietnam. De l’extrême est de l’Orient, l’appel est donc lancé aux maîtres du zellige marocains pour sauver, ensemble, ce patrimoine commun.

Par Salsabil Chellali - Jeune Afrique - Par Salsabil Chellali