L'explosion s'est produite au sein même d'un sanctuaire hindouiste du centre ville, et non pas à proximité comme on le pensait au départ. Selon le ministre de la Défense, les auteurs visaient les « étrangers ».

L'attentat s'est produit lundi vers sept heures du soir (heure locale) dans un sanctuaire hindouiste, situé en plein cœur de la capitale thaïlandaise, au milieu d'immenses centres commerciaux et des gratte-ciel. Le porte-parole de la police, Prawut Thavornsiri, a confirmé qu'il s'agissait d'« une bombe ». « Mais je ne peux pas dire de quelle sorte, nous vérifions », a-t-il déclaré. Les autorités ont précisé que l'engin explosif était arrimé sur une moto. Le dernier bilan fait état d'au moins 18 morts, dont un Chinois et un Philippin et plus de 100 blessés.

Deux autres bombes ont également été découvertes peu après par la police à proximité du sanctuaire, rapporte notre correspondant sur place, Arnaud Dubus. Elles étaient placées sur des piliers du métro aérien. Elles ont été désamorcées.

L'attaque n'a pas encore été revendiquée et la junte refuse de spéculer sur les auteurs de cet attentat. Les autorités ont demandé aux médias de ne pas propager de fausses rumeurs. Dans une intervention à la télévision, la junte a dit à la population que la situation était sous contrôle, qu'il ne fallait pas paniquer et que s'ils voyaient quelque chose de suspect, ils pouvaient alerter la police.

Les touristes étrangers visés

De son côté, le ministre thaïlandais de la Défense a estimé que les auteurs de l'attentat « visaient les étrangers » pour porter atteinte au tourisme. Le sanctuaire d'Erawan est un lieu très populaire dédié au dieu hindou Brahma, mais visité chaque jour par des milliers de fidèles bouddhistes et de touristes, notamment asiatiques. Parmi les blessés, il y a un grand nombre de Chinois.

Le quartier a été entièrement bouclé par les forces de l'ordre. Arnaud Dubus décrit « de nombreux corps enveloppés dans des draps sont visibles autour du temple ».

Ces derniers mois, les tensions politiques se sont accrues dans le pays à cause des fortes restrictions sur les libertés publiques imposées par la junte. La Thaïlande est également confrontée à une insurrection séparatiste musulmane qui sévit dans le sud du pays depuis 2004. Cette rébellion a causé la mort de plus de 6 500 personnes. Rien n'indique toutefois pour l'instant que l'explosion soit liée à la situation politique ou au séparatisme musulman.

Radio France Internationale - 17 Août 2015


Thaïlande : les auteurs de l'attentat visaient les «étrangers» et «le tourisme»

Différentes factions politiques opposées à la junte au pouvoir depuis seize mois, musulmans séparatistes ou mouvement terroriste international : les auteurs potentiels de l'attentat qui a fait une vingtaine de tués à Bangkok sont nombreux.

Une puissante bombe a éclaté lundi soir dans le centre de Bangkok, faisant, selon le dernier bilan, au moins 21 morts, dont plusieurs ressortissants étrangers, et plus de 120 blessés. Cet attentat est sans précédent en Thaïlande, indique Somyot Poompanmuang, un des chefs de la police nationale.

L'engin visait un temple hindouiste, visité chaque jour par des milliers de fidèles et de touristes. Les 5 kilos de TNT ont explosé au niveau du sanctuaire d'Erawan, dans le quartier commercial de la capitale au milieu d'immenses centres commerciaux, de gratte-ciel et de nombreux hôtels haut de gamme, très fréquentés par les touristes. Un dispositif qui fait dire au ministre thaïlandais de la Défense, Prawit Wongsuwan, que les auteurs de l'attentat «visaient les étrangers» pour porter atteinte au tourisme. «Les coupables avaient l'intention de détruire notre économie et le tourisme, l'attaque s'est produite au cœur du quartier touristique de Bangkok», ajoute le ministre.

Pour l'heure, l'attentat n'a pas été revendiqué.

Dans le climat de flottement politique actuel en Thaïlande, plusieurs pistes sont possibles, tant le pays reste divisé près de dix ans après la démission forcée de Thaksin Shinawatra, l'ancien premier ministre.

La piste des rivalités politiques

Dirigé par l'armée depuis mai 2014, le pays est en proie à de violentes et récurrentes rivalités entre courants politiques. «Les tensions politiques sont fortes dans le pays et ont connu une nouvelle apogée récemment. Le clan de Thaksin Shinawatra, opposé à la junte au pouvoir a fait l'objet début août de mesures discriminatoires puisque certains de ses membres se sont vues interdits d'activité politique dans le royaume. Sur le coup, Thaksin a riposté en intervenant le 15 août par vidéo sur youtube lors d'une réunion des représentants des Chemises rouges en Finlande. Il appelait ses partisans à ne pas soutenir le projet de constitution qui doit être présenté au Conseil national de la Réforme le 7 septembre prochain», indique Sophie Boisseau du Rocher, docteure en science politique spécialiste des questions politiques et géostratégiques en Asie du Sud-Est.

«Par ailleurs, le Conseil privé du roi, qui avait pourtant soutenu le coup d'État, prend ses distances à présent, n'étant pas d'accord avec certaines options politiques et le népotisme qui continue de miner la classe politique thaïlandaise (le premier ministre Prayuth a annoncé le 12 août qu'il comptait nommer son frère Preecha au poste, stratégique, de chef des armées)», ajoute la chercheure associée à l'Institut français des relations internationales. Enfin, les Thaïlandais eux-mêmes sont frustrés par ce gouvernement qui n'a rétabli ni la stabilité ni la croissance (1 % en 2014), explique Sophie Boisseau du Rocher. Dans ce climat agité, chacun aura la tentation de rejeter la faute sur l'autre et il va falloir éviter toute explication simpliste», tempère la spécialiste.

Le temple d'Erawan est situé à un carrefour hautement symbolique: car c'est ce croisement qui a servi pendant des mois de point de rassemblement aux partisans de l'ancien premier ministre en 2010. La répression militaire qui avait suivi avait ensuite fait des dizaines de morts. Mais cette «manière de venger les morts n'est pourtant pas dans la culture politique locale», insiste Sophie Boisseau du Rocher. Ce lieu est en outre à la fois emblématique par sa modernité économique, avec la présence de centres commerciaux dignes des capitales les plus visitées, et par son identité thaïlandaise, c'est un symbole religieux.

La piste musulmane

Ainsi, la piste religieuse, islamiste, serait également possible. La population thaïlandaise qui est très majoritairement bouddhiste (85 %), avec une petite communauté hindouiste, est confrontée à une insurrection islamiste. Depuis 2004, plus de 6.500 personnes, des civils pour la plupart, ont trouvé la mort dans ces violences.

Or «aucun progrès substantiel n'a été fait depuis l'arrivée au pouvoir de la junte militaire alors que l'Armée thaïlandaise avait promis de rétablir la paix et prétendait œuvrer à la réconciliation en relançant les pourparlers. Après seize mois, les clivages se sont même approfondis et une vraie lassitude se dégage après ces promesses jamais tenues. Un attentat pourrait viser à affaiblir le pouvoir en place, montrer l'incompétence du gouvernement et son incapacité à revoir les lignes de fracture de la Thaïness», explique Sophie Boisseau du Rocher. Toutefois, poursuit-elle, la rébellion n'a jamais frappé hors des provinces du Sud, frontalières de la Malaisie: un attentat organisé à Bangkok signifierait un passage à un mode opératoire nouveau et inquiétant; il ne serait possible qu'avec des soutiens extérieurs».

Mouvement terroriste international

La piste d'un mouvement terroriste est également à suivre. La Thaïlande a récemment mené une politique d'expulsion de certaines minorités musulmanes. Le pays a rejeté des milliers de musulmans Rohingyas vers le Myanmar alors que cette minorité y est persécutée; des centaines d'autres ont été abandonnés dans des embarcations de fortune dans le Golfe de Thaïlande. Les autorités thaïlandaises ont aussi récemment renvoyé des Ouïghours en Chine, où ils risquent pourtant d'être torturés et exécutés.

«Une représaille par un mouvement terroriste assez puissant pourrait être envisageable, explique Sophie Boisseau du Rocher. Il ferait coup double: démontrer la politique discriminatoire envers les musulmans du gouvernement ultra-conservateur et nationaliste de Prayuth et déstabiliser l'Asie du Sud-Est dans son ensemble avec une ASEAN qui rencontre des difficultés à former un front uni contre le terrorisme islamiste, quand les réseaux terroristes travaillent en transnational».

Des touristes chinois et taiwanais se trouvaient au nombre des blessés des attaques meurtrières. Par ailleurs, le temple visé par l'attentat est connu pour être fréquenté par des Chinois.

Une piste également avancée par Pavin Chachavalpongpun, universitaire thaïlandais qui enseigne la politique asiatique au Centre d'études de l'Asie du Sud-Est, à Kyoto (Japon). «La taille de la bombe me laisse penser que l'attentat est le geste de terroristes internationaux. L'attentat pourrait être lié au problème des réfugiés», indique celui à qui le passeport a été révoqué par le gouvernement militaire pour avoir critiqué le coup d'État.

«Il est fort probable que les investigations vont être longues si aucune revendication n'est émise», précise par ailleurs Sophie Boisseau du Rocher. «Et même si la vérité est connue, il n'est pas sûr que la junte au pouvoir dévoile certains détails qui pourraient lui faire du tort. Elle aurait plutôt tendance à resserrer un peu les boulons politiques ‘au nom de la défense de la stabilité et de la sécurité'».

Par Mathilde Golla - Le Figaro - 18 Août 2015