Depuis le coup d'Etat militaire de mai 2014, les rassemblements politiques de plus de cinq personnes sont interdits et passibles de sept ans de prison. Quatorze étudiants, âgés d'une vingtaine d'années, risquent cette peine depuis qu'ils ont décidé de s'opposer à la junte au pouvoir en Thaïlande.

Dans l'attente d'un procès

Bas est l'un d'entre eux. Sur son lit, une guitare, au mur un poster de rock et la photo de sa petite amie. A priori, la chambre d'un étudiant ordinaire. Pourtant, le jeune homme de 22 ans a passé deux semaines en garde à vue pour une manifestation en juin. Il attend désormais son procès devant un tribunal militaire.

Les étudiants restent déterminés

« Je n'ai pas le choix.... Si c'est mon destin, c'est mon destin », confie le jeune homme. Malgré la surveillance constante dont ils disent faire l'objet et la menace d'années de prisons, les 14 étudiants restent déterminés. Leur Mouvement de la nouvelle démocratie est pour l'heure un groupuscule réunissant une centaine d'étudiants de la capitale et du nord-est du pays.

Cette poignée d'irréductibles sont les seuls à continuer à défier ouvertement la junte, alors que le puissant mouvement des Chemises rouges, partisan du gouvernement déchu, a renoncé à manifester.

Lecture publique de 1984

Leurs flash-mobs symboliques - lectures publiques du roman de George Orwell « 1984 », exécution du salut à trois doigts issu du film « Hunger Games » devenu le symbole de la résistance - ont déclenché des arrestations dans les semaines qui ont suivi le coup d'Etat.

Mais les 14 étudiants arrêtés en juin, entonnant des chants anti-junte devant le Monument de la démocratie, sont les premiers à être mis en examen et à risquer un procès, histoire de couper toute envie aux campus de se rebeller.

Mobilisation internationale

La mobilisation internationale a permis de les faire libérer de détention préventive. Mais les charges pèsent toujours. Et en août, un membre d'Amnesty International Thaïlande a lui aussi été accusé de sédition pour les avoir soutenus. Malgré les menaces, les étudiants espèrent faire des émules, notamment dans leur université de Bangkok, Thammasat, bastion progressiste qui fut en 1973 le point de départ d'un soulèvement populaire écrasé dans le sang par le régime militaire de l'époque.

« Continuer à nous battre »

« Nous devons continuer à nous battre », affirme Rangsiman, dit Rome, face une foule d'étudiants venus les accueillir pour leur retour à l'université après leur sortie de prison.

Sans se laisser décourager par des accusations que les étudiants réfutent (le groupe a refusé de payer toute caution, afin de protester contre le fait d'être jugé par un tribunal militaire), le leader étudiant se dit déterminé à lancer une « nouvelle politique ».

« Nous avons besoin de plus d'espace pour les gens qui ne veulent ni des rouges ni des jaunes », explique le jeune homme de 23 ans, évoquant la profonde scission politique du royaume.

Le pays divisé en deux clans

Depuis une dizaine d'années, la Thaïlande est profondément divisée entre deux clans: d'un côté les classes ouvrières et rurales du nord-est qui votent pour la famille Shinawatra, de l'autre les élites ultra-royalistes, soutenues par l'armée et l'appareil judiciaire.

Pour Eugénie Mérieau, professeur de sciences politiques à Thammasat, la force de ce petit mouvement étudiant est sa « pureté » et son indépendance vis-à-vis des mouvements traditionnels.

Mais sans meneur charismatique puissant, leur « combat pour les idées » avec pour but « de mobiliser les masses » sera difficilement possible, estime-t-elle dans un pays habitué à des personnalités politiques fortes et identifiables.

« Un îlot de liberté »

La division politique qui scinde la société thaïlandaise se retrouve dans les histoires personnelles des 14 étudiants mis en examen. Bas peut compter sur le soutien de sa mère, qui a participé aux manifestations estudiantines réprimées de 1973.

Mais Rome n'attend rien de la sienne, qui soutient la junte. Elle n'est pas venue lui rendre visite en prison, pas plus que son père américain. Mettre un terme à ces clans est le « principal obstacle » auquel le mouvement est confronté, affirme Rome. Mais il est certain qu'à un moment les Thaïlandais réclameront une alternative au régime militaire. Dans l'intervalle, ils voient leur mouvement comme un îlot de liberté, où exprimer des opinions politiques divergentes.

Ouest France - 8 Septembre 2015