Les populations cham et vietnamienne du Cambodge ont-elles été victimes d’un génocide durant le régime du Kampuchéa démocratique, entre 1975 et 1979 ? C’est ce que les juges des cours extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens cherchent à établir dans le procès qui s’est ouvert le 7 septembre à Phnom Penh contre Nuon Chea et Khieu Samphan, les principaux dirigeants khmers rouges encore en vie. Les deux hommes ont déjà été condamnés en 2014 pour crimes contre l’humanité.

Les juges doivent, dans ce deuxième procès, décider si les accusés sont coupables d’avoir mis en place des politiques destinées à “cibler, identifier, rassembler et tuer la population cham du Cambodge”, ainsi que les populations vietnamiennes, précise The Cambodia Daily.

Selon l’acte d’accusation, 36 % de la population cham, une minorité musulmane, serait morte durant le régime khmer rouge, une proportion près de deux fois supérieure au reste de la population. Presque un Cambodgien sur quatre est mort. “Un Cham sur trois serait mort. Ce qui indique que plus de Chams sont morts que de bouddhistes”, écrit dans le Khmer Times le directeur adjoint du Centre de documentation, Dr Kok-Thay Eng.

Soif de justice

“Au centre du débat, il s’agit d’établir si les Khmers rouges ont délibérément ciblé des groupes ethniques avec l’intention de les détruire”, précise The Cambodia Daily, “ou si les membres de ces groupes sont morts en grand nombre pour les mêmes raisons que de nombreux autres membres de la population.” Car, selon la convention des Nations unies, un génocide est constitué lorsque les actes sont commis dans l’intention de détruire tout ou partie d’une ethnie, d’une race ou d’un groupe religieux. Mais “les universitaires débattent du fait que ce sont les motivations économiques et politiques, et non ethniques, qui sous-tendaient les politiques” des Khmers rouges, poursuit le quotidien.

Le génocide “est l’accusation la plus controversée”, souligne le journal. Le crime de génocide étant par définition circonscrit à une catégorie de personnes plutôt qu’à toute la population, cela suscite des débats au Cambodge. Depuis la chute des Khmers rouges, en 1979, le terme était régulièrement utilisé, bien au-delà de son acception juridique, pour désigner les crimes commis par les Khmers rouges.

Comme l’a écrit l’universitaire américain John Ciorciari, cité par The Cambodia Daily, “l’usage courant du terme ‘génocide’ durant des décennies au Cambodge a créé une situation dans laquelle un verdict” qui ne conclurait pas à l’existence d’un tel crime risquerait de décevoir “la soif de justice des Cambodgiens”.

Courrier International - 11 Septembre 2015