Environ 200 manifestants en faveur de la démocratie ont défilé sans heurts, samedi, à Bangkok dans le quartier emblématique de Rattanakosin. La manifestation, organisée par le mouvement étudiant New Democracy Movement (NDM), était destinée à défier la junte au pouvoir depuis mai 2014 tout en marquant le neuvième anniversaire du coup d’Etat de 2006 qui avait renversé le Premier ministre d’alors, Thaksin Shinawatra, personnage au cœur de la crise politique qui secoue la Thaïlande depuis dix ans maintenant.

Les généraux à la tête du royaume avaient jusqu’ici relativement réussi à museler toute forme d’opposition publique depuis leur prise de pouvoir le 22 mai 2014 en déclarant hors-la-loi les rassemblements politiques et en censurant les médias.

Et si le fameux mouvement des "Chemises rouges", qui regroupe les partisans des Shinawatra ont fait profil bas depuis le putsch - après avoir pourtant organisé de grandes manifestations et brandi la menace d’une guerre civile en cas de coup - de petits groupes d’audacieux militants, souvent des étudiants, ont défié le régime de manière sporadique depuis 16 mois.

Samedi, ils ont marché depuis l’Université Thammassat, fier bastion de la défense des libertés, vers le Monument de la Démocratie, alors que des dizaines de policiers avaient été déployés sur place.

Des militants, parmi lesquels 14 étudiants déjà inculpés pour sédition à cause d’une manifestation anti-coup en juin au même endroit, ont donné des discours passionnés à propos de la démocratie, avant qu’une bannière disant "rendez le pouvoir au peuple" ne soit dressée pour envelopper le monument.

"Nous sommes ici pour rappeler aux gens ce qu’il se passe lorsque l’on est patient et que l’on ne fait rien… Nous revoilà contre un nouveau coup," a lancé Ratthapol Supasopon, étudiant en économie de 22 ans, pour expliquer la raison de cette commémoration du putsch de 2006.

"Aucune légitimité"

Le renversement de Thaksin, cette année là, avait plongé la Thaïlande dans une longue crise politique qui est toujours en cours et oppose ses supporters, issus pour la plupart des classes laborieuses urbaines et rurales et d’une frange de nouveaux riches, aux élites royalistes de Bangkok qui comprend de nombreux militaires de haut rang.

L’adoption d’une nouvelle Constitution en 2007, écrite pour réduire le pouvoir des politiciens au profit de l’establishment, n’a pas suffit pour empêcher les lieutenants du milliardaire de se faire élire coup sur coup en décembre 2007 puis en juillet 2011 et de mettre en place plusieurs trains de politiques populistes - pour le meilleur et pour le pire - au grand dam de leurs opposants. Et ces derniers ont dû mettre le pays à genou deux fois – en 2008 et en 2013-14 – pour obtenir l’éviction de leurs adversaires (voir notre chronologie de la crise politique thaïlandaise).

La junte au pouvoir depuis 2014 affirme que, cette fois-ci, elle était dans l’obligation de prendre les choses en main pour ramener l’ordre après plusieurs mois de manifestations souvent violentes contre le gouvernement de la sœur de Thaksin, Yingluck Shinawatra, qui ont paralysé le pouvoir et bloqué des quartiers de Bangkok.

Mais les détracteurs des putschistes y voient tout simplement une nouvelle tentative de s’emparer du pouvoir pour bloquer tout développement démocratique dans le pays, permettant ainsi aux élites traditionnelles de garder la main sur les affaires du royaume alors que se pose la question de la succession royale.

Samedi soir, les manifestants étaient encore en train de chanter des chansons au pied du Monument de la Démocratie, certains allumant des bougies à la tombée de la nuit.

Rangsiman Rome, l’un des dirigeants du mouvement NDM et parmi ceux inculpés en juin, s’est dit "inquiet" des conséquences éventuelles de la manifestation mais se sentait obligé de s’exprimer.

"Je dois le faire, je n’ai pas le choix," a-t-il déclaré.

Le tribunal militaire n’a pas encore décidé si les quatorze étudiants, qui avaient été placés en détention pendant près de deux semaines après leur arrestation, allaient être jugés ou non.

Cette affaire a suscité la réaction des Nations Unies et l’Union Européenne qui avaient demandé au gouvernement d’abandonner les charges contre ces jeunes pour lesquelles ils risquaient jusqu’à sept d’emprisonnement.

Bien que modestes par le nombre de leurs participants en comparaison avec les grandes manifestations politiques que la Thaïlande a connues ces dernières années, les actions très médiatisées des militants étudiants sont une épine dans le pied de la junte qui se voit régulièrement critiquée par la communauté internationale pour sa répression sur les libertés publiques.

Siranith Seritiwat, un étudiant en sciences politiques de 24 ans, estime qu’il était important de faire cette manifestation pour dire au gens qu’ils "peuvent se battre contre le régime militaire qui n’a aucune légitimité".

Il précise qu’il n’y a pas eu de confrontation avec la police au moment d’entrer sur le site de la manifestation malgré l’interdiction de tout rassemblement du genre par la junte.

Mercredi, les militaires au pouvoir avaient annoncé un report des élections à juin 2017 - au plus tôt - après avoir promis, au lendemain du coup d’Etat, qu’ils restitueraient le pouvoir sous 18 mois.

Le Petit Journal avec Agence France Presse - 21 septembre 2015