A 33 ans, Mutita Chuachang, lauréate du prix Kate Webb 2015 (du nom d'une journaliste de l'AFP ayant couvert notamment la guerre du Vietnam et décédée en 2007), est devenue une référence pour sa couverture de ces affaires sur le site d'informations en ligne Prachatai, disponible en anglais.

Etudiants jouant une pièce de théâtre considérée comme une parabole antiroyaliste ou anonyme ayant écrit un graffiti dans des toilettes, la journaliste refuse de laisser passer inaperçues ces affaires, taboues en Thaïlande.

En août, signe du raidissement des autorités, un homme a été condamné à 30 ans de prison et une mère de deux jeunes enfants à 28 ans pour des messages diffusés sur internet.

"Avec sa persévérance à écrire sur les procès de lèse-majesté, elle est aux premières lignes du combat pour la liberté d'expression en Thaïlande", où les militaires ont pris le pouvoir au nom de la défense de la monarchie, salue Andrea Giorgetta, représentant de la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH) à Bangkok.

Les articles de Mutita Chuachang dans Prachatai (publiés sans signature, afin de la protéger) sont une source d'informations et de documentation reconnue sur ces procès. Human Rights Watch notamment salue le "travail de qualité" de la journaliste et son rôle d'alerte.

Affichant son indépendance vis-à-vis de toute tendance politique, celle-ci court les tribunaux pour tenter d'obtenir les dates des procès et accéder aux dossiers, un travail d'enquête extrêmement difficile dans une société où le statut de demi-dieu du roi est enseigné dès l'école et tout discours critique impensable.

"Cela prend du temps d'obtenir ces informations car les gens ont peur", explique-t-elle à l'AFP.

Cette diplômée de la prestigieuse université Thammasat de Bangkok, à la forte tradition de contestation étudiante, pointe du doigt le côté ubuesque de ces procès: elle ne peut même pas citer les propos reprochés aux prévenus, sous peine d'être à son tour accusée de lèse-majesté.

La journaliste n'a pas été elle-même convoquée par les militaires à des entretiens de "rééducation", contrairement à d'autres éditorialistes ou caricaturistes. Mais, avec les restrictions des visites en prison imposées par les militaires, Mutita ne peut plus rencontrer les détenus comme elle le faisait jusque-là, pour "entendre leur histoire de leur propre bouche".

Si de rares ONG comme i-Law ou Thai Lawyers for Human Rights (qui a reçu un Prix des droits de l'Homme de la diplomatie française en 2014) tiennent elles aussi le décompte de ces procès de lèse-majesté, la démarche journalistique de Mutita Chuachang met en lumière les drames humains derrière ces procédures.

Elle décrit la vie des proches de ces condamnés, traités en parias par leurs voisins. "Des familles doivent déménager, changer leurs enfants d'école", explique-t-elle.

Agence France Presse - 6 octobre 2015