Dans votre documentaire, on découvre des archives sonores inédites des négociations secrètes qui se sont déroulées en région parisienne entre Henry Kissinger, conseiller spécial du président Nixon et Le Duc Tho, conseiller spécial du président Ho Chi Minh de 1970 à 1973. Comment les avez-vous dénichées ?

Je les ai trouvées par hasard. J’étais à Hanoï pour tourner le documentaire et on m’a signalé que les archives sonores existaient et qu’il y avait un endroit en périphérie de la ville où je pourrais les trouver. Tous les enregistrements étaient rangés dans de grandes pièces avec dates et lieux spécifiés. Je n’ai pas pu les écouter car c’était la fin de l’après-midi et ils allaient fermer. En plus, je devais reprendre l’avion le lendemain. Ça c’est donc joué sur un coup de poker : j’ai choisi cinq bandes qui correspondaient à des dates précises, des moments clés de l’histoire de ces négociations secrètes. Je les ai payées sur-le-champ et n’ai reçu les copies qu’une fois à Paris. C’est seulement à ce moment-là que nous avons pu les écouter.

Qu’est-ce qui vous a marqué dans ces enregistrements ?

Il y a quelques années les Américains ont ouvert leurs archives sur le Vietnam. Ils ont rendu public sur internet des milliers de pages de comptes-rendus. Au Vietnam, je suis allé dans les archives du Parti Communiste. Il y a des documents écrits qui racontent la substantifique moelle de ce qui s’est passé lors de ces négociations secrètes. Tandis que là, les comptes-rendus sonores sont exhaustifs. Il y a tout. Y compris les interpellations, les plaisanteries ou les mouvements de colère des intervenants. On est directement dans l’ambiance, comme une petite souris qui sait tout

Pensez-vous qu’il y a encore d’autres documents à découvrir sur la guerre du Vietnam ?

Il y a encore beaucoup de documents sur toutes les périodes de l’histoire, après 1954 au Nord et au Sud du Vietnam. La matière existe. Le problème c’est qu’avant, en ce qui concerne l’audiovisuel, tout était centralisé au studio de l’armée vietnamienne. C’était la guerre et elle filmait la guerre. Aujourd’hui, les archives sont complètement éparpillées. Il y a dix ou douze fonds d’archives au Nord et autant au Sud. Tout est éclaté.

Pour ce documentaire, vous avez interviewé Henry Kissinger qui a participé aux négociations côté américain. Comment s’est passé votre rencontre ?

Ça s'est fait à la fondation qu’il dirige à New-York, pas loin de Wall Street. Je dois dire qu’il a été plutôt désagréable. En fait, il en veut beaucoup aux journalistes car un certain nombre d’entre eux ainsi qu’une partie de l’opinion publique l’ont cloué au pilori pour ses affaires de coup d’Etat. Comme je suis journaliste, cela a été un peu ma fête. Kissinger m’a même dit « Si vous ne faites pas votre travail, vous aurez de mes nouvelles. » A la fin de l’interview, il s’est levé et en me regardant il m’a lâché : « J’ai 90 ans, je suis un vieil homme mais je suis encore un homme fort ».

A la sortie de votre documentaire, il y a eu un peu de contestation dans les milieux vietnamiens opposés à Hanoï. Pourquoi ?

Certains ont regretté qu’il n’y ait pas d’intervenants plus importants représentant le Sud Vietnam. Je le conteste. Parce qu’en France, on n’a pas été en capacité d’obtenir des interviews de Vietnamiens qui ont vécu cette période au Sud Vietnam et qui étaient proches du gouvernement du général Thieu, soutenu par les Américains à l’époque.

Pourtant, je les ai rencontrés. Ils voulaient bien me parler mais pas être filmés. J’ai donc trouvé cet ancien ambassadeur, un personnage important, qui a bien voulu être interviewé pour le documentaire et répondre à mes questions. Il a tenu des propos très anti-américains de cette période et ça a pu surprendre.

Par Laure-Anne Elkabbach - Public Sénat TV - 9 octobre 2015

Diffusion du documentaire "Guerre du Vietnam, au coeur des négociations secrètes", le 10 octobre 2015 à 20h05 TU sur Public sénat TV