Sous les gravats, on a retiré deux morts et de nombreux blessés. La presse officielle s’est longuement interrogée sur les causes de l’écroulement du bâtiment. Sa construction remontait certes à 110 ans et une vieille carte postale jaunie (voir illustration ci-contre) montre l’apparence imposante et majestueuse de l’édifice, au début du XXe siècle. C’est pourtant pour d’autres raisons que cet effondrement a attiré l’attention de certains érudits familiers de la vieille capitale.

Cette maison fut, en effet, pendant très longtemps le siège de la loge maçonnique du Tonkin. La franc-maçonnerie avait pris pied au Vietnam dès le début de la colonisation française, en 1887. Son essor et son influence furent immédiats. Les membres de la franc-maçonnerie furent bientôt titulaires des principaux postes de commande en Indochine. Les rapports sur ce sujet ont relevé que 22 des 32 gouverneurs généraux d’Indochine, six des huit hauts-commissaires, les quatre commissaires généraux, neuf des seize gouverneurs militaires, etc., ont appartenu à la franc-maçonnerie. Beaucoup de hauts fonctionnaires français en Indochine lui faisaient obédience.

Mais, dès les dernières années du XIXe siècle, tout en se félicitant de la paix religieuse revenue, les missionnaires catholiques, déjà sur place depuis plus de deux siècles et demi, se plaignaient des « tracasseries » de l’administration française (Cf. notamment les mémoires de Paul Deslierres, sj). On reprochait par exemple aux missionnaires français d’avoir fourni un aumônier général à l’éphémère « Royaume des Sedang » fondé sur les Hauts Plateaux par l’aventurier Mayrena (Marie premier roi des Sedangs : 1888-1890) en 1888. Appelés par les missionnaires, les frères des écoles chrétiennes se virent même obligés de quitter l’Indochine, avant de pouvoir y revenir quelques années plus tard.

On peut se faire une certaine idée du type de conflits existant entre le clergé missionnaire et l’administration d’obédience franc-maçonne par la lecture d’un livre publié par le P. Jean-Baptiste Guerlach (1858-1912). Ce prêtre des Missions étrangères de Paris avait d’abord été missionnaire sur les Hauts Plateaux, où il avait rencontré, en 1888, le fameux aventurier Mayrena alors que celui-ci tentait d’édifier son royaume des Sedang. Il était curé de la paroisse de Tourane (Da Nang) lorsqu’en 1906, il fit paraître son livre : L’Œuvre néfaste. Réplique du P. J.-B. Guerlach, missionnaire apostolique, au F… Camille Paris, colon en Annam (Saigon, 1906). Dans cet ouvrage, le missionnaire français répondait à une série d’articles publiés par Camille Paris dans les journaux et à un livre de ce même, intitulé Missionnaires d'Asie : œuvre néfaste des congrégations, le protectorat des chrétiens (Paris, 1905). Dans son livre, le missionnaire passe en revue l’ensemble des accusations portant sur le prétendu sentiment anti-français des missionnaires, leurs méthodes d’évangélisation, leurs empiètements sur le pouvoir civil, etc.

Assez rapidement, la classe cultivée vietnamienne manifeste son désir d’adhérer à l’association secrète (1). Au début, ils ne seront admis que dans des loges situées en France métropolitaine. Le premier d’entre eux fut l’écrivain Nguyên Van Vinh, génial traducteur en vietnamien de quelques grands classiques de la littérature française, dont les fables de La Fontaine. Ne pouvant adhérer à la franc-maçonnerie au Vietnam du fait même de l’ostracisme des adhérents locaux, il profite d’un voyage en France, à l’occasion de l’exposition coloniale de 1908 pour demander et obtenir son admission. Il sera bientôt rejoint par de nombreux compatriotes, parmi lesquels l’empereur Duy Tân, des lettrés et écrivain de grande valeur comme Tran Trong Kim ou Pham Quynh et de très nombreux autres. Le plus célèbre des adhérents est très certainement Hô Chi Minh, qui, à cette époque, se faisait appeler Nguyên Ai Quôc. Lorsqu’il s’établit en France après la première guerre mondiale, le groupe de Vietnamiens qu’il fréquentait à l’époque le fit entrer dans l’association. C’était en 1922.

Au milieu des années 1920, les loges au Vietnam sont officiellement ouvertes à l’élite locale. Des loges spéciales sont créées à cet effet. C’est le cas de la loge « Confucius à Hanoi » et de la loge « Kong Phu Tseu » à Saigon (2).

Selon l’enquête de la Sécurité publique, réalisée après l’écroulement de la bâtisse, le 22 septembre dernier, la loge, édifiée en 1905, avait été restaurée en 1990. Le motif principal de son effondrement serait en premier lieu son vieil âge (110 ans) ; en outre, les jours précédents, elle aurait été fortement détériorée par des pluies abondantes dépassant ses capacités de résistance à l’humidité.

Notes

(1) RFI (émissions en vietnamien, Trân Thu Dung : « Les francs-maçons au Vietnam ») (2) Voir l’article « Francs-maçons d’Indochine à l’épreuve du régime Decoux » de Jacques Dalloz, paru dans la revue Outre-mers (année 2004, vol. 91, n° 342, pp. 25-39).

Agence Eglise d'Asie - 13 Octobre 2015