Dans la «zone économique spéciale du Triangle d’or», située en territoire laotien, dans le district de Ton Pheung, la seule langue parlée est le chinois, toutes les horloges sont à l’heure de Pékin et le yuan est la monnaie de choix. «Ici, c’est comme en Chine, car le patron est chinois», confie un jeune employé venu du Yunnan attablé devant une soupe aux nouilles. Les Laotiens qui vivent aux alentours appellent cette zone, où les voitures doivent porter des plaques d’immatriculation spéciales, «le casino». Car le Kings Romans, un monstrueux casino surmonté de minarets illuminés autour d’une couronne de conte de fée et entourées de pseudo-statues grecques trône au milieu d’un Disneyland à la chinoise, avec ses pagodes pékinoises, son quartier shanghaïen début de siècle et ses prostituées de luxe.

La zone spéciale de Ton Pheung est l’exemple le plus extravagant d’un phénomène plus large, à l’œuvre depuis une petite dizaine d’années, qui a rarement été analysé dans sa globalité : la pénétration spectaculaire des Chinois, aux niveaux humain, économique et social, dans toute la partie nord du Laos. Un périple de huit jours à travers la région permet de prendre la mesure de la transformation de cette région située entre l’ancienne capitale royale de Luang Prabang et la frontière chinoise.

«Les Chinois paient beaucoup plus cher que les Laotiens»

Cette pénétration est parfois spectaculaire, avec d’énormes projets comme le complexe hôtelier cinq étoiles chinois Yunnan Luang Prabang, en construction près de l’ancienne capitale royale, ou les sept barrages hydroélectriques sur le fleuve Nam Ou, mais elle s’opère d’abord au niveau le plus bas, celui des individus et des familles.

Chow Liu, un Chinois maigrelet et souriant, est arrivé avec sa mère dans la région laotienne d’Oudomxay il y a un an. Il nous offre le thé dans une cuisine envahie par les mouches et nous explique qu’il a acheté un terrain grâce à un prête-nom laotien. «Je cultive de tout : des haricots, du maïs, des choux, de la ciboulette. J’élève des cochons, des lapins et des canards et je vends sur le marché local», dit-il. Chow Liu ne parle pas un mot de lao et communique par geste avec les Akhas (une minorité ethnique du Laos) qu’il fait travailler sur ses champs.

A une centaine de mètres, Fang-Yin Zheng, une Chinoise, loue depuis trois ans un vaste terrain à une Laotienne. Elle y fait de la pisciculture dans des bassins qu’elle a creusés. «J’ai un contrat pour huit ans avec elle. Je loue la terre aux Chinois, tout simplement parce qu’ils paient beaucoup plus cher que les Laotiens», indique Ming Khuan, la propriétaire du terrain. Dans la ville de Luang Prabang, plus au sud, une autre Laotienne loue l’hôtel qu’elle a construit à un homme d’affaires chinois dans le cadre d’un contrat de dix ans. «Je suis pleinement satisfaite, dit-elle. J’ai exploité l’hôtel moi-même pendant deux ans et je faisais un peu de profit, mais je gagne plus en le lui louant. Lui a les contacts pour faire venir la clientèle chinoise.»

100 000 dollars de prime à l’expatriation

Il ne s’agit pas de cas isolés. Ces Chinois qui partent tenter leur chance au Laos bénéficient d’une prime à l’expatriation versée par les autorités chinoises. «Si le mari part au Laos, il touche 100 000 dollars 88 100 euros, ndlr. Si sa femme part avec lui, 100 000 dollars sont ajoutés. Si un enfant les accompagne, c’est encore 100 000 dollars de plus. Mais ils se voient interdire de revenir en Chine avant un certain nombre d’années. Leur mission est de devenir des entrepreneurs qui réussissent», explique un expert du développement agricole au Laos, sous couvert d’anonymat à cause de la sensibilité du sujet. Dans certains districts de la province de Bokéo, par exemple, de très nombreux paysans laotiens louent leurs terres à des Chinois pour de longues durées. Ces expatriés établissent des plantations de bananiers s’étalant sur plusieurs milliers d’hectares.

Une famille laotienne, qui travaille dans une bananeraie chinoise. Leur enfant, âgé de 18 mois, est mort après «être devenu tout jaune et avoir craché du sang». Les docteurs d’un hôpital proche disent que l’emploi massif des pesticides dans les plantations abîme les poumons des enfants.

«Les Laotiens louent aux Chinois parce qu’ils pensent pouvoir gagner de l’argent sans travailler, explique Kalia Sompavong, un guide laotien. Le problème est que l’implantation économique croissante des Chinois fait monter les prix et que les Laotiens ne peuvent plus suivre.» Un exemple parmi cent autres : au marché Dara, dans le centre historique de Luang Prabang, les vendeurs de légumes et de fruits laotiens ont laissé place aux commerçants chinois de téléphones portables, de chaussures et de sacs après que le propriétaire a rénové le marché et augmenté les loyers.

L’influence économique chinoise au Laos n’est pas nouvelle : pays sans côte maritime, doté de riches ressources naturelles et avec une relativement faible densité humaine, le Laos a longtemps été une terre d’émigration pour les Chinois venus du nord. Mais la pénétration économique s’est considérablement accrue ces dernières années. Début 2014, la Chine est devenue le plus gros investisseur étranger au Laos avec 4,5 milliards d’euros d’investissements cumulés, dépassant la Thaïlande et le Vietnam. Les Chinois dominent les secteurs minier, agricole et hydroélectrique. Et ce chiffre ne prend pas en compte la myriade de petits entrepreneurs chinois qui s’implantent, souvent en louant des terrains aux Laotiens dans le cadre de contrat à longue durée.

Les problèmes causés par la pénétration chinoise au Laos, où le revenu par tête est l’un des plus faibles d’Asie, ne se limitent pas à une concurrence redoutable pour les Laotiens. Dans la province de Bokéo, par exemple, les dégâts causés par les plantations de bananiers sont alarmants tant au niveau humain qu’environnemental. «Nous portons des masques, mais nous avons tous des maux de tête et nous avons tous les yeux qui piquent. Mon fils ne mange plus et il a tout le temps envie de vomir», indique Sith, un travailleur de l’ethnie Khmu venu de la province de Xayaboury, assis dans sa cahute dans un camp de travailleurs au milieu d’une plantation du district de Ton Pheung. Un petit tour au cœur des bananeraies révèle la cause de ces maux. Les bananiers sont aspergés régulièrement de quantités massives de pesticides. Après quelques minutes, nous sommes obligés de partir tant les produits qui dégoulinent des arbres prennent la gorge.

Dans le camp, un autre travailleur est assis sur ses talons, l’air prostré. «Il a perdu son fils, âgé d’un an et demi, il y a deux semaines. L’enfant était soudainement devenu complètement jaune, il crachait du sang et ses lèvres étaient comme fissurées. Le docteur a dit que c’était un problème de foie», indique un commerçant qui ravitaille quotidiennement le camp en nourriture. Un enfant mort au milieu d’une plantation de 1 800 hectares arrosés quotidiennement de produits chimiques. Est-ce là une simple coïncidence ? Non, répondent les docteurs d’un hôpital proche. «La plupart de nos patients sont les travailleurs des plantations, et particulièrement leurs enfants. Ils vomissent, ils ont la fièvre et la diarrhée. Les examens montrent que leurs poumons sont abîmés», confirme un médecin.

«Petits cadeaux» pour officiels locaux

Le problème est devenu suffisamment grave pour que le gouvernement laotien lui-même se décide à réagir. Fin septembre, le ministère de l’Agriculture et des Forêts a mis en garde quatre firmes chinoises pour «leur utilisation excessive de pesticides» et ordonné des inspections dans les plantations de bananiers de plusieurs provinces. Il a aussi interdit toute nouvelle implantation de bananeraies. Mais, sur le terrain, les choses sont moins tranchées. Les entrepreneurs chinois sont maîtres dans l’art de persuader, à l’aide de «petits cadeaux», les officiels locaux de fermer les yeux. «Les Chinois viennent au Laos en partie parce qu’ils n’ont plus assez de terres chez eux. Et aussi, parce qu’ils ont détruit leurs terres en les inondant de pesticides depuis trente ans. Maintenant, ils veulent faire la même chose chez nous», dit avec dépit le guide laotien.

Ce ne sont pas seulement des personnes qui sont affectées par l’implantation des Chinois dans le nord du Laos, ce sont parfois des communautés entières. En 2012, un village de plusieurs centaines de familles a été déplacé de la région où allait être établie la zone spéciale du casino Kings Romans. Installés dans un «nouveau village» construit par une entreprise chinoise hors de la zone — un ensemble de maisons identiques alignées le long de rues rectilignes —, les déplacés ne cachent pas leur mécontentement. «Au départ, les maisons avaient l’air belles, mais après un an ou deux, des parties de plafonds et mêmes des toitures ont commencé à s’effondrer», indique Vanika Vannarath, une des villageoises. «Personne ne veut rester ici, mais nous n’avons pas le choix. Prenez des photos et mettez-les sur Facebook», ajoute-t-elle en nous faisant visiter sa maison qui part en morceaux.

Dans le district voisin de Pha Oudom, la construction d’un barrage par l’entreprise chinoise CSG, qui a établi une joint-venture avec le gouvernement laotien pour conduire le projet, a réduit le débit du fleuve Nam Tha de 30%, mais va aussi forcer à l’évacuation d’environ 10 000 villageois qui habitent dans la partie de la région qui sera inondée. «Nous allons devoir partir après la fin du carême bouddhique fin octobre, mais nous allons être mis dans une maison de 6 mètres sur 6», explique Vannaly Bounheuang, assise sur le balcon de sa vaste maison en bois surplombant le fleuve. «Personne ne veut bouger, mais nous n’avons pas de droits», se plaint-elle.

Certains Laotiens et des experts étrangers soulignent toutefois l’importance des investissements chinois pour le développement économique du pays. Ils constituent désormais la première population touristique dans le nord du Laos, loin devant les Européens. Et ils dynamisent par leurs investissements massifs une économie quelque peu atone après des décennies de socialisme.

«Les Chinois donnent une belle leçon de capitalisme pur et dur aux Laotiens. Ils investissent un million de dollars dans des bananeraies, mais peuvent en retirer jusqu’à 20 millions après un peu plus de cinq ans. Ils apportent aussi un vrai développement avec des routes et des piscines pour les systèmes d’irrigation», indique l’expert agricole.

Propagande massive

Mais l’argent venu de Chine profite-t-il vraiment à la population laotienne ou ne fait-il qu’engraisser les huiles nationales et locales du parti communiste laotien ? Il n’y a pas de réponse simple à la question mais la corruption est incontestablement un facteur expliquant la facilité avec laquelle se fait la pénétration économique chinoise. «Les Chinois arrosent les officiels locaux, mais ils paient aussi les paysans qui gagnent de l’argent sans travailler. Finalement, tout le monde est content», reconnaît l’expert agricole. S’y ajoute la propagande massive faite par le gouvernement laotien pour célébrer à coup d’affiches et de slogans «l’amitié indéfectible» entre la Chine et le Laos.

Mais même les gouvernements de Pékin et de Vientiane sont parfois obligés de reconnaître les dérapages incontrôlés de leur grande histoire d’amour. Comme la zone spéciale du Triangle d’or, le casino de Boten situé du côté laotien de la frontière avec la Chine a été donné en concession à une firme chinoise dans le cadre d’un contrat de quatre-vingt dix-neuf ans. Mais l’aventure a tourné court en 2011 : devant la montée de la criminalité dans le secteur — les locaux parlent d’assassinats et de disparitions à la suite de dettes de jeu —, le gouvernement de la province chinoise du Yunnan a suspendu les opérations de la zone.

Le casino a repris timidement ses activités au début de 2015, et aujourd’hui, Boten est devenue moitié ville-fantôme, avec des bâtiments envahis par la végétation et des Mercedes abandonnées, et moitié ville-tripot, avec ses magasins détaxés et son show de transsexuels thaïlandais. A quelques kilomètres de Boten, un Laotien dont le village a été déplacé en 2005 pour laisser place au projet chinois explique comment il a dû abandonner l’agriculture après avoir perdu ses rizières lors du déplacement. Il s’est reconverti en conducteur de bulldozer. «Au départ, nous avons essayé de négocier, mais ils ont dit que c’était un ordre. La compensation financière a été tout à fait insuffisante», dit-il. Pointant vers l’horizon, il indique le chemin que va suivre la future ligne de «TGV» chinois qui prolongera le réseau chinois à Boten, atteindra Vientiane et, au-delà, la Thaïlande. «Dans ce village, 47 maisons vont être déplacées pour laisser passer la voie ferrée construite par les Chinois. Ce sera la deuxième fois en dix ans», dit-il. Il y a beaucoup de spéculation sur la largeur du couloir qui sera contrôlé par les Chinois de part et d’autre de la voie, certains Laotiens craignant même que leur pays en vienne à être «coupé en deux».

L’accumulation des tensions et des incidents commence à créer un ressentiment anti-Chinois dans le pays. Des villageois vivant dans la zone spéciale du casino Kings Romans ont ainsi refusé de partir et, chose exceptionnelle au Laos, ont organisé en juillet une marche de protestation. Un projet du gouvernement laotien de donner en concession à une firme chinoise les chutes d’eau de Kuang-Si près de Luang Prabang, un des sites naturels les plus célèbres du Laos, a fait perdre patience aux citoyens laotiens. Après qu’une secrétaire du bureau provincial de Luang Prabang a mis un document officiel du projet sur Facebook, des dizaines de milliers de Laotiens ont protesté via Internet. «Bientôt, le mot "Laotien" disparaîtra du nord du Laos et tout sera contrôlé par les Chinois, car les gouvernants laotiens ont vendu cette partie du pays à la Chine», a écrit un Laotien dans un commentaire publié sur Facebook. Devant l’avalanche de protestations, le gouvernement laotien s’est rendu compte qu’il a été trop loin et a fait marche arrière en suspendant le projet.

Par Arnaud Dubus - Libération - 19 octobre 2015