Dès les premiers plans, des vagues à hauteur de visage, à hauteur de caméra. Le ressac va et vient, submerge, repart. Un bouillon sans début ni fin. On songe à la noyade. Une voix off explique : «Au milieu de la vie, l’enfance revient. C’est une eau douce et amère.» A 50 ans, Rithy Panh a voulu revisiter son histoire personnelle, ou plutôt la représenter. Né à Phnom Penh, le cinéaste travaille depuis des années pour reconstituer la mémoire de la période Khmer rouge. L’image manquante, c’est une photographie prise entre 1975 et 1979 quand les Khmers rouges dirigeaient le Cambodge. C’est une image qui dirait tout du cauchemar vécu, que le réalisateur a en lui sous forme de souvenir. Qui le hante. Il y a des images en noir et blanc de cette page sombre, des films d’archives d’un peuple broyé par une révolution sanglante. Des villes et des plaines recouvertes d’un sang écarlate. Mais que disent-elles de ce qu’on a vraiment vécu ? «Quand on voit une image sur un tableau, sur un écran, ce n’est pas un linceul, alors elle ne manque pas.»

Pour combler ce vide, le cinéaste a reconstitué son histoire sous la forme de figurines en bois. Des marionnettes immobiles. «Avec de la terre et de l’eau, avec des morts et des rizières, on fait un homme.» De mains qui façonnent sort en premier un personnage en costume blanc et cravate sombre : c’est le père de Rithy Panh, instituteur avant la guerre. D’autres figures naissent ensuite entre les doigts de l’artisan : la mère, le frère guitariste aux cheveux longs, les sœurs, les tantes, la famille, puis des costumes noirs à écharpe rouge, le Karma, ce sont les Khmers rouges. Puis d’autres costumes noirs, les habitants de Pnomh Penh à qui on a enlevé leurs effets personnels, les couleurs, l’identité. Le 17 avril 1975, les Khmers rouges sont entrés dans la capitale, Rithy Panh avait 13 ans. A 50 ans, il fabrique les quatre années qui ont suivi par des scènes immobiles qui ne sont pas moins terribles que les séquences d’archives.

Les corps de bois ont des visages où se lit le désarroi. La bouche forme parfois un cri de terreur. Les Khmers ont déshumanisé par la faim, rééduqué pour détruire. Le père, transformé en numéro, refuse d’être traité comme une bête. «Je suis un homme», dit-il en préférant cesser de s’alimenter. Son corps sera emporté dans une feuille de tôle jusqu’à la fosse. Mais la mère raconte à ses enfants, le soir, comment dans l’avant-khmer il aurait du être enseveli. «L’enterrement des mots, je ne veux pas l’oublier, c’était un acte de résistance.» Dans ce camaïeu d’images d’archives et de figurines réalistes, Rithy Panh veut aussi montrer les poches de résistance. Plutôt que reprendre les photos des exécutions, il préfère feuilleter celles de tous ces visages encore vivants. Celui d’une inconnue qui regarde en face son bourreau avec un air de défi. «Et qui nous regarde encore.»

Un des moments les plus forts de sa démarche survient lorsqu’on le voit, lui, petit personnage de bois regardant une danseuse traditionnelle en chair et en os : c’est le pouvoir du cinéma que de juxtaposer le passé et le présent, les morts et les vivants. Capable de créer des images pour en remplacer d’autres. Capable de restituer un quotidien à travers des marionnettes qui ne jouent pas mais qui figurent la joie, la peine, le courage. Capable de devenir le dépositaire des images de souffrance qui habitent celui qui a perdu une partie de sa famille dans cette déportation, emportée dans un ressac infini.

Par Frédérique Roussel - Libération - 20 Octobre 2015