Ce scrutin est un test pour la transition démocratique amorcée il y a quatre ans, avec l'autodissolution de la junte qui a régné d'une poigne de fer depuis 1962. Une junte qui avait enfermé l'opposante Aung San Suu Kyi, lauréate du prix Nobel de la paix, durant quinze ans en résidence surveillée, jusqu'en 2010

Le résultat ne sera connu que dans plusieurs semaines, mais l’organisation du scrutin, en elle-même, sera révélatrice du succès de la transition démocratique. Car beaucoup craignent les irrégularités et notamment du coté du des militaires, qui ont voté de manière anticipée, sans aucun contrôle. Surtout, les birmans espèrent que leur choix sera respecté cette fois-ci par le pouvoir. Ca n'avait pas été le cas il y a 25 ans.

L’armée reste une puissance politique à part entière

Si l'entrée au Parlement du parti d'Aung San Suu Kyi à la faveur d'élections partielles en 2012 a ouvert la voie de la démocratisation du pays, le régime reste dominé par d'ex-généraux, soucieux de défendre les intérêts de l'ancienne garde sous couvert d'assurer une transition en douceur. Par ailleurs, l'armée reste une puissance politique à part entière, avec un quart des sièges du Parlement, réservés à des militaires non élus.

Le parti d’Aung San Suu Kyi donné favori

Quelque 90 partis étaient en lice pour ces législatives. Parmi eux, les deux principaux : la LND, la Ligue nationale pour la démocratie de Suu Kyi et le Parti pour la solidarité et le développement de l'Union, le parti au pouvoir, emmené par d'anciens généraux ayant abandonné l'uniforme pour participer aux élections controversées de 2010. Le jeu politique est toutefois compliqué par la présence de dizaines de partis représentant les minorités ethniques, notamment dans les régions des zones frontalières. Susceptibles de remporter de nombreux sièges de parlementaires, ils pourraient donc jouer un rôle clé dans toute coalition post-électorale.

Le nom du prochain président du Parlement ne sera pas connu avant mars

La première étape du nouveau Parlement sera de choisir le prochain président, un processus complexe qui n'aura pas lieu avant mars. Suu Kyi ne pourra pas se présenter en raison d'un article de la Constitution qui bloque l'accès à la fonction suprême pour les personnes ayant des enfants de nationalité étrangère. Or ses deux enfants sont britanniques. Son parti n’a pas encore révélé le nom de son candidat. Aung San Suu Kyi a prévenu qu'elle serait "au-dessus du président" en cas de victoire de la LND.

Par Isabelle Labeyrie - Radio France Inter - 8 novembre 2015


Birmanie : Aung San Suu Kyi et la longue marche pour le pouvoir

Dans les premières élections libres depuis 1990, où 80% de la population a participé, la «lady» est donnée favorite. Les résultats sont attendus dans quelques jours.

Maintenant, tout s’achève et tout commence pour Aung San Suu Kyi. La «lady», comme la surnomment les Birmans depuis que son nom a été banni par les généraux qui la haïssaient, est aux portes du pouvoir. Son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), semble en mesure de remporter les premières élections libres depuis 1990, qui ont connu une forte participation, 80% des électeurs dimanche. Mais cette victoire n’a pas le goût de la consécration des grands soirs électoraux pour l’opposante birmane. C’est la fin d’une longue marche, mais surtout le début d’un voyage tumultueux dans une Birmanie en transition qui a connu ni cohabitation ni alternance depuis le coup d’Etat des généraux en mars 1962.

A 70 ans, la Dame de Rangoun entame une nouvelle vie sans la promesse des lendemains chantants. Car une mission quasi impossible l’attend : diriger un pays tiraillé par ses troubles ethniques et religieux, chamboulé par ses chantiers démocratiques et économiques, en guerre dans ses confins avec des armées rebelles, où un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, où 25% des parlementaires sont des galonnés nommés par l’armée. Face aux défis et très sûre de sa victoire, Aung San Suu Kyi n’a jamais cillé. «Je dirigerai le gouvernement. Et nous aurons un président qui travaillera en accord avec la politique de la LND», a déclaré l’opposante, jeudi.

A l’heure actuelle, elle ne peut exercer cette fonction car la constitution birmane interdit à tout candidat ayant un conjoint ou des enfants étrangers d’assumer cette responsabilité. Ce qui est le cas d’Aung San Suu Kyi, veuve de l’universitaire britannique Michael Aris avec qui elle a eu deux fils. Mais elle croit avoir trouvé la parade. «Je serai au-dessus du président», a-t-elle déclaré jeudi, prenant tout le monde de court. «C’est totalement irresponsable, personne ne peut être au-dessus du président dans un système présidentiel. Quel est le but de cette sortie qui peut inutilement inquiéter le camp d’en face ? interroge Khin Zaw Win, ancien prisonnier politique et aujourd’hui directeur de l’institut de recherche Tampadipa. C’est le signe d’une grande présomption qui inquiète sur les capacités de la LND à diriger ce pays. Encore aujourd’hui, Aung San Suu Kyi reste irréaliste.» Nombreux sont ceux qui la voient, dans les prochains mois, présider l’Assemblée nationale, à la tête du ministère des Affaires étrangères ou bien super-ministre dans l’entourage du président. «Nous devons apprendre à collaborer avec les militaires et nous initier à une culture du dialogue et du partage du pouvoir», analyse la candidate de la LND, Zin Mar Aung.

Gare à ceux qui trahissent ou n’obéissent pas

Aung San Suu Kyi va devoir entamer elle aussi une mue autant politique que symbolique. Depuis son élection à l’Assemblée en 2012, son aura de madone de la démocratie s’est ternie. La lady n’a pas spécialement brillé dans les travées du Parlement. Et une partie de la société civile birmane et de la communauté internationale lui reproche ses prudences, sinon ses silences sur le sort de prisonniers ou des différentes communautés musulmanes, victimes de nettoyage ethnique. «Elle peut être retorse, intransigeante, autoritaire, racontait, en 2012, un diplomate français qui l’a souvent fréquentée. Elle montre parfois plus de compréhension envers d’anciens militaires qu’envers ses ex-partenaires.» Gare à ceux qui trahissent ou n’obéissent pas. Résultat, la Ligue nationale pour la démocratie a tardé à faire son aggiornamento. La LND est restée prisonnière d’une culture d’opposition, dévouée à la figure tutélaire de Aung San Suu Kyi. Aux yeux des Birmans, la Dame de Rangoun reste la mère courage qui a sacrifié sa liberté et sa famille.

Elle a plongé dans le chaudron birman en 1988. Avant cette date, elle menait une vie rangée d’étudiante sérieuse, puis de mère et d’universitaire affairée entre les Etats-Unis, l’Inde, le Japon et la Grande-Bretagne. Puis, en mars 1988, la fille part au chevet de sa mère à Rangoun, victime d’une attaque. Le pays est à feu et à sang contre la vie chère et les militaires. Un groupe de jeunes activistes contacte Aung San Suu Kyi, «porteuse en son sang du destin du pays», écrit le politologue Renaud Egreteau. Car la jeune femme frêle est la fille Aung San, le père de l’indépendance, assassiné en 1947. Le 26 août 1988, elle s’adresse à des centaines de milliers de Birmans : «En tant que fille de mon père, je ne pouvais rester indifférente à ce qui se passe», dit-elle avant de parler de son «profond attachement aux forces armées».

Puis elle appelle à la tenue «d’élections justes et libres». Ce jour-là, un duel commence à la pagode Shwedagon entre la junte paranoïaque et l’opposante tenace. Les années qui suivent seront une succession de périodes d’emprisonnement, d’assignation à résidence au 54, avenue de l’université et de remise en liberté. La lady est menacée de mort, insultée, interdite d’élection. Elle refuse de quitter la Birmanie quand son mari agonise d’un cancer à Londres, redoutant que les généraux l’interdisent de retour. Ils la libèrent en novembre 2010, après avoir organisé une parodie de législatives et verrouillé le système constitutionnel. Puis, ils procèdent à l’ouverture du régime, dissolvant la junte en mars 2011. Contre toute attente, un début de printemps birman est mené par d’anciens militaires qui décident de réintégrer la dame de Rangoun dans leur cénacle. C’est de là qu’Aung San Suu Kyi devra diriger le pays après vingt-sept longues années d’opposition. Si la victoire est confirmée.

Par Arnaud Vaulerin - Libération - 8 novembre 2015