Le gouvernement civil a été sorti par un coup d’Etat mi-2014 et depuis les militaires ont pris le contrôle de l’ensemble des leviers du pouvoir. Afin de faire évoluer les choses, le Parlement européen a envoyé une invitation à Yingluck Shinawatra, ancienne Première ministre thaïlandaise, aujourd’hui mise en accusation par la junte et qui avait tissé des relations solides avec l’Ouest.

En Thaïlande, l’alternance fait partie du paysage politique, mais à un pouvoir civil démocratiquement élu succède généralement des militaires qui n’ont que faire des règles de droit. Après quelques années à « redresser » une population qu’ils jugent décadente, les militaires reprennent le chemin de la caserne avant un nouveau coup. Depuis mai 2014, la junte fait la pluie et le beau temps sur le pays et se parent de la tunique de juge pour châtier leurs prédécesseurs qui n’ont pas réussi assez selon eux. L’ex Première ministre Yingluck Shinawatra fait aujourd’hui les frais de cette politique et risque dix ans de prison pour avoir été à la tête d’un gouvernement trop « négligeant ».

L’ancienne chef de gouvernement sera officiellement jugée par la Cour suprême thaïlandaise en janvier 2016 et devra répondre des accusations de négligence dans le programme de soutien aux paysans qui cultivent le riz. Un programme qui en son temps a suscité de violentes critiques car coûteux pour les finances publiques et qui est à l’origine de plusieurs cas de corruption. Une mesure qui a montré ses limites et dont se servent aujourd’hui des militaires plus prompts à attaquer les restes d’un pouvoir civil qu’à s’occuper eux-mêmes des problèmes du pays.

Afin de sortir de la quasi indifférence générale, deux députés européens ont envoyé une lettre officielle à Yingluck Shinawatra dans laquelle ils l’invitent à se rendre à Bruxelles ou Strasbourg pour échanger sur l’évolution politique de la Thaïlande. La missive dont l’authenticité a été mise en doute par une presse thaïlandaise sous contrôle semble bien être le fait de deux députés allemands Elmar Brok and Werner Langen.

Ce dernier a bien confirmé être le co-auteur de cette invitation à se rendre au parlement européen. Un des indices qui a permis à la thèse de la fausse lettre de se développer est le fait qu’aucune date n’a été fixée pour que Yingluck Shinawatra se rende en Europe. Une spécificité qui n’en est pas une au regard de la situation de l’ex Première ministre. Devant comparaitre devant les juges, il lui est interdit de sortir pays sans autorisation spéciale. Une autorisation qui ne lui a pas été accordée par la junte qui s’enfonce aujourd’hui dans des positions jusqu’au-boutistes.

Censée remettre de l’ordre à un chaos politique mortel (c’est la vision des militaires), la junte est entrée dans une phase d’oppression sans précédent depuis son arrivée dans les ministères en mai 2014. Les hommes et femmes politiques sont réduits au silence, le citoyen risque à tout moment d’être envoyé en prison pour des crimes et délits qui confinent à l’ubuesque. Il y a quelques mois, l’auteur d’un graffiti a été condamné à plusieurs années de prison ferme.

Et pour bien contrôler la parole publique, les militaires travaillent à une censure efficace de l’Internet en Thaïlande sur le modèle de ce qui se fait en Chine. La question de savoir si les militaires auraient l’audace de laisser Mme Yingluck Shinawatra s’envoler pour l’Europe avec le risque de la voir bénéficier d’une tribune médiatique dont elle se servirait pour dénoncer toutes les régressions qu’elle subit et dont sont victimes des millions de Thaïlandais vient de trouver une réponse négative. L’invitation de ces deux parlementaires européens a suffit à mettre en difficulté une junte très attachée à son image. Mais la réponse et la réputation des militaires ne trompent personne. La Thaïlande est une dictature.

LaDiplomatie.fr - 7 décembre 2015