Le militant écologiste rencontré en ce lieu chargé d’histoire, qui donne sur l’embouchure du Mékong et de la rivière Tonlé Sap, parle, lui, d’un fléau qui ravage le nouveau Cambodge en pleine expansion économique : une déforestation rapide, à un rythme qui le place aux premiers rangs mondiaux. Des hommes d’affaires proches de Hun Sen, le premier ministre en place depuis trente ans, mettent en coupe réglée les forêts tropicales et font fi des espaces protégés pour assouvir les envies en meubles de bois rares – notamment le bois de rose – des riches Chinois.

Pour dénoncer cette situation, le militant préfère rester dans l’ombre. Avec l’Inde, le Cambodge a été classé comme le pays le plus dangereux pour les journalistes qui travaillent sur les questions d’environnement par l’ONG Reporters sans frontières, dans un rapport publié peu avant l’ouverture de la COP21 à Paris, fin novembre 2015, intitulé « Climat hostile contre les journalistes environnementaux ». Quatre d’entre eux y ont été tués entre 2012 et 2014 – trois enquêtaient sur des sujets liés à la déforestation. Parmi eux, un ancien militaire, Chut Wutty, assassiné en avril 2012 par des militaires, est devenu le symbole de la lutte contre un système parrainé par le pouvoir.

Notre interlocuteur, lui, a infiltré pendant des mois les groupes de bûcherons qui agissent en toute impunité dans l’un des plus grands parcs nationaux du pays, celui de Virachey, dans la province de Rattanakiri, une zone montagneuse et reculée du nord-est du pays, où vivent une faune et une flore uniques. Il aplanqué dans des arbustes, filmé les camions dans les dépôts, retrouvé des factures… Il a pu remonter toute la filière jusqu’au donneur d’ordre, un groupe dirigé par un puissant homme d’affaires, Try Pheap, qui bénéficie d’une concession gouvernementale.

« Les principaux problèmes au Cambodge, ce sont les accaparements de terres et l’exploitation illégale du bois », souligne-t-il. Les forêts tropicales sont officiellement protégées au sein de parcs nationaux. Mais, en réalité, les autorités locales, tout comme les chefs de village, ont cédé aux attraits de l’argent facile, et l’administration forestière n’est pas assez puissante face à l’armée qui participe au commerce en protégeant les camps de travailleurs.

Une pièce de bois peut être vendue un demi-million de dollars. Des essences rares ne cessent d’être exportées vers le Laos ou le Vietnam en direction du marché chinois, où le prix d’un lit fabriqué dans un tel bois peut monter jusqu’à 1 million de dollars (900  000  euros).

« Un carnage »

Les gardes forestiers et l’armée sont de mèche. Les villageois, qui appartiennent souvent à des minorités ethniques, n’ont guère le choix. Ils finissent par succomber aux propositions, un moyen pour eux de sortir de la pauvreté. Mais les coupes aboutissent à mettre en danger la faune et la flore et, par conséquent, les revenus de l’écotourisme. Le braconnage est également en vogue. « C’est un carnage », constate Véronique Audibert-Pestel, responsable de l’ONG Poh Kao, qui travaille depuis 2007 dans la zone sur des programmes de préservation des animaux sauvages, en particulier du tigre d’Indochine. En quinze ans, le paysage de la province de Rattanakiri a profondément changé, mais Try Pheap, également mis en cause dans un rapport publié en février 2015 par l’ONG britannique Global Witness, a toujours nié les accusations, affirmant être la victime de déboiseurs indépendants qui utilisent son nom pour mener leurs activités illégales. 14 % de forêts se trouvant dans des zones protégéesont été attribués à des concessions économiques

L’enquête minutieuse du militant écologiste a nourri un rapport, financé en partie par l’ONG Poh Kao, et qui a rencontré la même hostilité que les précédents. Les autorités ont demandé que le mot « déforestation » soit remplacé par « situation dans la forêt » et déploré le manque de preuves… En 2007 déjà, Global Witness avait dénoncé ce système de prédation, relevant l’implication de l’élite cambodgienne et celle des forces armées. « La paix dans ce pays est basée sur la forêt et ses ressources », souligne Mme Audibert-Pestel. Si à la fin des années 1990, les petits propriétaires étaient la principale cause de la déforestation, aujourd’hui on est passé à une phase industrielle avec des concessions accordées à de grands groupes nationaux et étrangers, principalement vietnamiens et chinois, qui déboisent et replantent notamment de l’hévéa.

En novembre 2013, une étude de l’université du Maryland (Etats-Unis), basée sur les photos satellite, avait mis à mal les chiffres officiels : le Cambodge a perdu plus de 7 % de sa couverture forestière entre 2000 et 2012. Fin juillet 2015, l’ONG Forest Trends révélait que l’équivalent de 14 % de forêts se trouvant dans des zones protégées avaient été attribués à des concessions économiques. L’administration forestière donne, elle, une perte de 0,5 % de la couverture forestière entre 2002 et 2006 et promet de nouveaux chiffres cette année.

L’une des solutions est de confier la gestion de la forêt directement aux communautés de villageois. C’est ce qui est testé, à deux heures de route du temple d’Angkor et de ses touristes, dans le cadre d’un projet mené par une ONG cambodgienne, Mlup Baitong, soutenue par l’Union européenne à hauteur de 1 million d’euros. Saison des pluies plus courte

Une trentaine d’habitants ont ainsi pu s’organiser afin de protéger les arbres de la forêt tropicale. Pour compenser la perte de revenus engendrée par l’interdiction de couper les arbres, une petite somme, de l’ordre de 5 dollars (4,50 euros) par jour, leur est versée. Des patrouilles sont organisées pour dissuader les coupes illégales. « Je vois beaucoup plus d’animaux sauvages. Avant les gens les chassaient, mais depuis que nous avons créé la forêt communale, cela a cessé », affirme le responsable du groupe forestier communal, Yard Kenn.

Mais ces projets sont loin d’être suffisants pour un pays où la grande majorité de ses 15 millions d’habitants vit de l’agriculture et qui est frappé par des sécheresses à répétition et des inondations. Les autorités ont alerté la population : la saison des pluies sera plus courte cette année. Dans son discours, à la conférence sur le climat de Paris, fin novembre 2015, le roi Norodom Sihamoni s’est inquiété de la « fréquence et de l’intensité des catastrophes naturelles » dans son pays, appelant les pays développés à le soutenir dans sa lutte contre le changement climatique.

Pour expliquer l’effondrement de l’empire d’Angkor, au XVe siècle, des chercheurs ont avancé le facteur climatique et l’incapacité des Khmers à y faire face. En ce début de XXIe siècle, le petit royaume asiatique connaît la nature du défi qu’il a devant lui.

Par François Bougon - Le Monde - 31 décembre 2015


Au Cambodge, bois précieux et flics pourris

Le Cambodge connaît la déforestation la plus rapide du monde depuis treize ans. Dans la province du Ratanakiri, la police participe massivement au trafic du bois pour le compte de richissimes entreprises.

« L'abattage des arbres, les habitants en parlent en privé, ils n'aiment pas que ça s'ébruite. » Ath* semble angoissé et chuchote dans la pagode du village de Backae. Ce membre de l'ONG Poh Kao lutte contre la déforestation dans le Ratanakiri depuis neuf ans. Il connait bien les 400 habitants isolés de Backae, situé en plein cœur de la forêt de Veun Sai Siem Pang, au nord-est du pays. Ils sont les gardiens d'un secret de polichinelle : les forces de l'ordre participent activement au massacre écologique cambodgien. Selon un rapport de Global Forest Watch publié le 2 septembre 2015, le pays connaît la déforestation la plus rapide au monde depuis treize ans.

A 10 minutes de marche, des morceaux de tronc rougeâtres gisent de part et d'autre des pistes sableuses. Les camions défoncent à gré les chemins de cette forêt qui ne bénéficie d'aucun statut de protection malgré la demande officielle déposée par les ONG en 2009. Au loin, les machines grondent entre les mains des responsables de ce cataclysme écologique. Puis la forêt est plongée dans le silence. « Les bûcherons sont très organisés, il y en a toujours un qui coupe et trois ou quatre autres qui surveillent, détaille Ath. Quand ils entendent des gens s'approcher, ils arrêtent de couper. » Le climat de défiance est un peu plus palpable à chaque nouveau pas sur la piste. « Personne ne se fait confiance, tout le monde a peur d'être dénoncé pour l'abattage du bois », avance Ath.

Un campement avec quatre hamacs se dévoile à l'approche du vrombissement des tronçonneuses. Un jeune homme souriant d'à peine 15 ans se repose dans l'un des hamacs. A ses pieds, un kit à faire pâlir les écologistes : une tronçonneuse, un bidon d'essence et de l'huile à moteur. Un homme d'une quarantaine d'années sort des bosquets et tente de se justifier. « On est là pour s'amuser, on n'a rien affaire avec l'abattage du bois », promet-il devant Ath, qui dissimule sa perplexité.

L'arbre qui cache le butin

Cet homme craint certainement la police qui, feignant de maîtriser la déforestation en arrêtant les abatteurs, organise son propre business. « La loi au Cambodge n'est respectée que par les plus pauvres, soutient Ath. Les riches et les puissants la font pour eux-mêmes. » Chaque jour, les forces de l'ordre parcourent la forêt à la recherche de leur prochaine proie. « Si les abatteurs se font prendre avec du bois, ils doivent payer à la police environ 100 dollars pour passer et continuer leur activité illégale. » Selon l'humeur, l'agent optera pour le bakchich ou la confiscation du bois. Mais pour les « bûcherons », le jeu en vaut la chandelle. 1 m3 de Sorkrom leur rapporte 50 dollars. Le Thnoung, matière précieuse prisée par les Chinois, vaut deux fois plus cher mais disparaît à force d'être abattue.

Pour éviter de se faire interroger, certains trafiquants se parent d'un uniforme de policier. « Un officier est armé, donc il fait forcément peur », explique Ath. De temps en temps, les rencontres inopinées en pleine forêt dégénèrent. « Il y a deux ans dans la région d'Oyadou, un policier a volé le bois d'un villageois. Celui-ci n'a pas supporté et s'est vengé en tuant le policier », raconte tristement Ath. Au rayon des victimes de ce sombre business, on compte aussi quatre journalistes assassinés depuis 2010 et un activiste reconnu tué en 2012, Chut Wutty. Leur tort : s'être intéressé de « trop près » au problème massif de la déforestation. A la suite de leur exécution, aucune procédure judiciaire n'a abouti.

Le gouvernement cambodgien ferme les yeux face aux méthodes de sa police, même si l'abattage est illégal depuis la constitution de 1993. « On n'a pas vu les membres de l'administration forestière, qui dépend du ministère de l'agriculture, depuis au moins six mois », poursuit Ath, l'air désabusé. L'article 7 de la loi sur la gestion forestière de 2002 stipule pourtant que cette autorité doit prendre toutes les mesures pour prévenir et mettre fin à la destruction de la forêt. Il prévoit également le contrôle des tous les véhicules qui transportent des produits de la forêt.

Des concessions aux racines familiales

Au lieu d'appliquer ces prérogatives, le gouvernement préfère encourager l'abattage en délivrant des concessions à certaines entreprises. Ces permis autorisent les bailleurs à raser un territoire pour développer des activités diverses comme la production de caoutchouc, grâce à la plantation d'hévéas. Un secteur en plein développement au Cambodge. En 2012, l'organisation de défense des droits de l'homme Licadho estimait que 22 % du territoire cambodgien était passé sous le contrôle d'investisseurs privés, essentiellement par le biais de ces concessions attribuées à des groupes agro-industriels.

Si la plupart d’entre elles auraient été annulées depuis 1993, le gouvernement a ses petits privilégiés. L’entreprise de Try Pheap, membre de la famille de la femme du 1er ministre cambodgien Hun Sen, détient l'exclusivité pour couper le bois dans la province du Ratanakiri, depuis février 2013.

Try Pheap a abattu l'année dernière 81 000 arbres (243 000 m2) dans seulement trois districts du Ratanakiri, selon Poh Kao. Son bénéfice : 292 millions de dollars. Mais ce pactole n'est probablement qu'un aperçu de ce que peut gagner l'entreprise. Try Pheap opère aussi en dehors de sa concession et ramène sa récolte à l'intérieur de celle-ci pour faire croire qu'elle travaille en toute légalité.

Les villageois, acteurs et victimes

Les villageois de Backae participent eux aussi à l'abattage pour le compte de Try Pheap. Ceux qui acceptent d'en parler se présentent à la fois comme partisans et victimes de l'abattage. « J'ai peur pour les générations futures, la forêt sera détruite », commence Huong* avant d'expliquer que l'argent peut aider à « développer le village, construire de belles maisons, acheter des motos et des tracteurs pour transporter le riz de la récolte ».

Au pied d'une élégante maison sur pilotis, un villageois annonce à Ath, avec le sourire, être en contact avec des Vietnamiens. « Je n'aime pas ça, déplore le membre de l'ONG. Tout le bois part au Vietnam avant d'être acheminé en Chine. » L'entreprise Try Pheap profite de ses nombreux dépôts régionaux pour stocker le bois avant de franchir la frontière vietnamienne, destination l'industrie du meuble.

Ce villageois s'affranchit sans scrupule du slogan flanqué sur les tee-shirts des écoliers de Backae, délivrés par Poh Kao : « Tous ensemble pour protéger la forêt, la faune et la flore ». L'ONG s'efforce de les sensibiliser au respect de la forêt et de ses ressources qui représentaient, en 2008, 61 % des revenus des villageois. Mais ces derniers voient leurs arbres tomber un peu plus chaque jour et ne comprennent pas pourquoi ils ne profiteraient pas de l'argent que cela rapporte. « Si on ne coupe pas, quelqu'un d'autre le fait à notre place », argumente Huong. La protection de la forêt passe après la subsistance des familles nombreuses de Backae. L'homme est catégorique : « On n'a pas le choix. »

Par Aurélie Bacheley & Jérôme Decoster - The Huffington Post / Libre en quête - 31 décembre 2015