En centre-ville, dix archéologues, architectes, historiens, épigraphiste, experts ad hoc de l’organisation onusienne s’entassent dans deux minibus climatisés. Direction le Phnom Kulen, autrement dit la « montagne des Litchis  » en khmer  : une ancienne capitale, enfouie sous le couvert végétal, y a été repérée grâce à une technologie laser aéroportée.

Des vestiges épars avaient été répertoriés par Etienne Lunet de Lajonquière, au début du XXe siècle. Une inscription en sanscrit, datée de 1052, trouvée au temple Sdok Kak (Thaïlande), indique que le jeune prince guerrier Jayavarman II s’est installé, en 802, sur le promontoire du Kulen pour fédérer le royaume, s’autoproclamant « chakravartin  », empereur du monde. Cet événement est pour les Khmers le fondement même de l’empire khmer.

Alors, a-t-on enfin découvert la capitale Mahendraparvata du « Grand Indra  », maître de la foudre et des orages, dieu du panthéon hindou vénéré par les anciens Khmers, et dont le véhicule est l’éléphant, évoqué par ce mastodonte en grès caché dans la jungle du Kulen  ? L’archéologue Jean-Baptiste Chevance en est convaincu, lui, qui, depuis quinze ans, se consacre à ce bastion forestier, dont il a établi la cartographie archéologique et fouillé dix-sept sites. Dédié à Vishnu

En avril 2015, avec le soutien de l’Ecole française d’Extrême-Orient (EFEO), de l’Université de Sydney (Australie), et d’Apsara (Autorité nationale du site d’Angkor), une deuxième prospection au Lidar, ce rayon laser qui balaie le sol à très haute fréquence et donne les latitude, longitude et altitude, de millions de points, fait mouche. Il montre la présence sous la végétation d’une mégalopole, avec ses rues, digues, bassins, temples, canaux. Au centre se trouve le Rong Chen, une plate-forme à cinq terrasses de 200 mètres de côté, qui pourrait être le prototype du temple de montagne angkorien.

Depuis Siem Reap, deux bonnes heures sont nécessaires pour atteindre le massif du Kulen, château d’eau d’Angkor, distant de 40 kilomètres. Cette forteresse naturelle, fief des Khmers rouges jusqu’en 1996, est un plateau en grès de 25 kilomètres sur 15. Un bastion de 450 m de haut, dressé sur la plaine nue. Le temps est loin où le naturaliste Henri Mouhot avançait sous la canopée dans une forêt peuplée de tigres, et s’interrogeait, devant le spectacle d’Angkor Vat  : « Qui est le Michel Ange de l’Orient  ? »

Dans la plaine, la déforestation s’accélère. Les coupes illicites de bois – acajou, teck, bois de rose – comme la culture intensive sur brûlis de la noix de cajou font des ravages. La forêt ne retient plus l’eau, et l’érosion favorise les inondations. Sur le Kulen lui-même, à peine 20 % des 37 500 hectares de ce Parc national conservent un couvert forestier. « Personne ne sait lire »

Alarmant aussi, le faible débit de la Kbal Spean, rivière qui prend sa source au Kulen, alimente la ville de Siem Reap et irrigue le réseau hydraulique des temples angkoriens fait de douves, canaux, bassins, réservoirs. Cette rivière sacrée arrose, sur le plateau, mille trois cents lingas de grès – symboles phalliques du dieu Shiva –, sculptés dans son lit, et baigne la figure allongée du dieu Vishnu reposant du sommeil éternel au calme d’un méandre.

Coopérant à l’EFEO, en 1999, à Siem Reap, le jeune Jean-Baptiste Chevance a été l’un des premiers, après le départ des Khmers rouges, à s’enticher du Kulen. Attiré par la beauté du site sauvage et dangereux – 36 hectares ont été déminés depuis 2008 –, il raconte son « coup de foudre  » pour la « grande richesse archéologique à redécouvrir  », qui l’a poussé à soutenir un doctorat en archéologie khmère sur le sujet. Il s’est attaché à la population « très pauvre, très isolée, en précarité constante  » et s’est installé dans un hameau reculé. Quatre mille habitants y vivent, répartis dans dix villages dont certains sont inaccessibles, oubliés du monde, sans école – « personne ne sait lire  ».

Il n’y a pas de route sur le Kulen, mais des sentiers qui se transforment en ruisseaux à la saison des pluies. Il faudra encore plus d’une heure aux dix experts, bringuebalés à l’arrière de motos-taxis, pour franchir huit kilomètres jusqu’au premier temple de briques, datant du IXe siècle. Dédié à Vishnu, il a été débarrassé de sa chevelure végétale. Son perron en forme de lotus, sa porte aux montants de grès vert ciselé sont dégagés de frais.

En tête du groupe, Jean-Baptiste Chevance, en tenue de brousse, aussi discret qu’attentif et précis, ouvre la voie. Il a créé, avec son frère Vincent, Archaeology and Development Foundation (ADF), association qui finance des programmes de nutrition pour les enfants et la création de revenus alternatifs pour les paysans (ferme de champignons, élevage de poulets et de poissons). Tâche ardue, malgré l’engagement de Pich Seu, son complice en logistique, très actif sur le terrain. Convaincre la population de sauver la forêt plutôt que de la couper pour planter la noix de cajou invasive – culture illégale mais très rentable – tient de la mission impossible. « Le contrôle est hors contrôle  », reconnaît Sophea Sout, directeur du Parc national Kulen.

Quand Jean-Baptiste Chevance a recruté des volontaires pour la fouille archéologique, les candidats ne se sont pas fait prier. Gagner 4,5 dollars par jour, le salaire d’un ouvrier, est une aubaine. Le Lidar a révélé l’ampleur du plan urbain. « La capitale couvre 100 kilomètres carrés, indique l’archéologue, carte en main. Son plan rectangulaire est orienté selon les quatre points cardinaux. » Trente sanctuaires sont identifiés sur le plateau, des fours à céramique, cinq grands réservoirs. Lieu de pèlerinage fréquenté

La carte dessine des « bassins, tertres, temples, avec une précision au mètre près, qui permet de se rendre sur le terrain avec un GPS  », souligne le scientifique, qui montre le tracé d’une « digue traversante, longue de 1 kilomètre, large de 80 mètres, de trois digues latérales, et l’empreinte d’un palais royal au rempart de 600 sur 400 mètres  ». Seuls les sanctuaires en pierre ou brique ont résisté à la mousson et aux termites. Des maisons et palais de bois, il ne reste que les trous des poteaux.

Le massif demeure un lieu de pèlerinage très fréquenté. Dès le XIXe siècle, les ermites se regroupent près de la cascade et s’installent dans des abris sous roche pour méditer. Quantité de sculptures rupestres, animaux, divinités, et un grand Bouddha spectaculaire, animent la jungle.

Reste à continuer la fouille, à la saison sèche, après avoir dégagé de leur gangue végétale les 100 kilomètres carrés de la capitale Mahendraparvata. Un travail de titan qui réserve de belles surprises. Comme la découverte par les villageois, après une forte pluie, d’un linga intact de 300 tonnes, à proximité d’un trou empli de feuilles mortes. Avait-t-il été sorti de son socle par des pilleurs qui n’ont pu l’emporter  ? Il est désormais à l’abri au musée de Siem Reap.

Par Florence Evin - Le Monde - 19 Janvier 2016