C'était il y a tout juste 68 ans que la Birmanie s'est délivrée de son étau britannique et a accédé à son indépendance. Ce jour de janvier 1948, il n'y a qu'un seul mot à l'esprit des militaires : l'union du Myanmar. Une union qui se paiera au prix de 68 années de guerre civile. Depuis, c'est au nom de la conservation de cette union que les revendications de minorités ethniques sont constamment ostracisées. Mais comment réunir un peuple qui se caractérise par sa multiplicité culturelle ? Alors même que six grandes familles linguistiques se côtoient et que 135 groupes ethniques sont officiellement répertoriés, le territoire birman est loin d'être homogène. Si la majorité de la population est bouddhiste, on retrouve aussi de nombreux animistes, ainsi que des musulmans, des hindous et des chrétiens.

La Constitution de 2008 a divisé le pays en huit « races nationales » de sorte à ce que chaque « groupe national » ait un État qui lui est propre. Les Bamar – ou Birmans ethniques – qui représentent 66 % de la population birmane, constituent le groupe national majoritaire. Souvent considérés comme les seuls légitimes, ils sont suivis par les Shan, première minorité ethnique du pays, puis par les Karen. Il y a aussi les Wa, qui vivent au Nord de l'État de Shan. Jean-François Rancourt, doctorant en sciences politiques et spécialiste du Myanmar, raconte que leurs villages, preuve de la variété de la société birmane, ressemblent à la Chine : la monnaie et les réseaux de télécommunication utilisés sont ceux de l'Empire du Milieu.

« Certains groupes ethniques sont majoritaires au sein de leurs États. D'autres, au contraire, sont davantage marginalisés » rapporte l'expert. À l'image des Palaung, une minorité aux prises avec de sérieux problèmes de drogue où la proportion d'hommes héroïnomanes avoisine 50 %. Leur groupe rebelle – la Ta'ang National Liberation Army – trouve la majeure partie de son financement dans le commerce de pavot, dont la Birmanie est le deuxième producteur mondial, juste après l’Afghanistan.

Les accords de Panglong ou l'espoir d'un État fédéral salvateur

Si ces « races nationales » sont différentes en bien des points, elles partagent une histoire commune, au premier rang de laquelle se trouvent les accords de Panglong. Cette entente signée en 1947 établissait un État fédéral démocratique au sein duquel les principales ethnies jouissaient d'une certaine autonomie politique et avaient même un droit de sécession enchâssé dans la Constitution. Mais l'espoir de paix n'aura duré qu'un temps. Jean-François Rancourt explique que « si tous les groupes ethniques de la région ne se sentaient pas entièrement inclus dans ce processus, le coup d'État militaire de 1962 cloua le cercueil de ce projet pour les décennies à venir, la birmanisation du pays s'effectuant progressivement tout au long des années de régimes militaires ». Le fantasme de l'État fédéral reste depuis, pour beaucoup, gravé dans la mémoire collective comme un idéal à atteindre.

Directement exclus de ce pacte, les Rohingyas sont plus d'un million à vivre au Myanmar. Ils sont apatrides depuis 1982, date à laquelle leur citoyenneté leur a été retirée. Au-delà de ne bénéficier de la protection d'aucun État, cette communauté musulmane souffre de l'enracinement d'une discrimination devenue institutionnalisée. Contraints de demander une autorisation pour se déplacer d'un canton à l'autre, ils peinent à accéder aux biens de première nécessité, aux soins de santé ou bien à se rendre à l'université. L'aval des autorités administratives leur est requis pour se marier et les couples qui l’obtiennent sont souvent limités à deux enfants. Ciblés par de violents conflits intercommunautaires, ils sont victimes de toutes sortes d'exactions de la part de l'armée : meurtres, viols, incendies de demeures et de commerces...

Une situation alarmante

Face à la recrudescence des discours haineux à leur égard reposant sur des stéréotypes négatifs, la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits de l'homme au Myanmar a, dans son compte-rendu d'octobre 2015, pointé du doigt les chefs religieux ou les membres de partis politiques qui manipulent les tensions communautaires à des fins partisanes. Elle évoque une vidéo dans laquelle le Président du parti pour la paix et la diversité appelle au génocide des Rohingyas devant une audience qui reprend en cœur ses paroles. Outre faire part de ses inquiétudes face à cette violence, la rapporteuse oppose l'absence de condamnation des propos du Président et le jugement qui inculpe un homme à deux ans de prison pour avoir « insulté » – en italique dans le texte – les croyances religieuses. Le contraste excessif dans le règlement de chacune de ces deux affaires témoigne d'une différence de traitement flagrante. L'absence de mesures adéquates, le fort sentiment d'islamophobie et le peu d'avancées sur leur statut juridique poussent les Rohingyas à l'exode. Un nombre important d'entre eux tente de fuir le pays par bateau.

Pourraient-ils essayer de rejoindre le Pakistan ? C'est en provenance de ce pays que le 8 juin 2015, un appel sommait les Rohingyas à lancer le djihad en Birmanie. Depuis quelques années, les incitations de la part de plusieurs groupes islamistes radicaux – dont Al-Qaïda – à se soulever contre l'oppression de l'État birman et à accepter l'aide des talibans se multiplient à l'égard de la communauté musulmane. Jean-François Rancourt, spécialiste de l'Asie, raconte que « considérant la situation traumatisante dans laquelle ils vivent, on peut imaginer que certains individus radicalisés soient tentés d'y répondre ». D'un point de vue technique néanmoins, des départs pour le djihad seraient difficiles à mettre en œuvre. Les Rohingyas vivent dans des camps « très surveillés », et sont victimes d'un « profilage racial intense et violent. Ils vont constamment se faire contrôler par la police. Ils auront plus tendance à vouloir partir vers des pays où la religion musulmane est dominante, comme l'Indonésie ou la Malaisie ».

Les conflits ethniques à l'heure de la transition démocratique

Lors des élections législatives du 8 novembre 2015, la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) a entrainé un véritable raz-de-marée électoral. Mme Aung San Suu Kyi, plébiscitée avec plus de 70 % des voix, devrait entrer en fonction le 1er avril. Alors que la guerre civile la plus longue de l'histoire moderne est encore active, la Dame de Rangoun a placé le processus de paix à la tête de ses priorités. Un défi qui s'avère difficile à relever. La transition démocratique signera-t-elle une amélioration de la condition des minorités en Birmanie ? Pas si sûr. L'armée birmane conserve 25 % des sièges au Parlement ainsi que les portefeuilles ministériels liés à la défense ou à l'intérieur. Et quelques jours seulement après la victoire d'Aung San Suu Kyi, les conflits armés ont repris de plus belle. Au grand renfort d'hélicoptères et de missiles, l'armée nationale a attaqué les séparatistes Shan. Bertil Lintner, expert de la Birmanie, affirme d'ailleurs que les conflits n'ont pas été aussi violents depuis plusieurs années. Les revendications des moines bouddhistes intégristes ont elles aussi retrouvé de leur entrain. À la veille des élections, ils appelaient à ne pas voter pour un candidat autre que d'origine nationale.

Bien qu'un cessez-le-feu a été signé entre la Tatmadaw – l'armée birmane – et huit groupes armés non-étatiques en octobre 2015, la guerre est loin d'être terminée. « Non seulement 7 des 15 groupes armés présents lors des négociations ont refusé de signer les ententes, mais d'autres groupes n'ont simplement pas été autorisés à y participer » explique Rancourt. Mais il reste optimiste : « la transition politique a tout de même un effet fort sur la situation des minorités ethniques, aucun système démocratique ne pouvant être conçu sur la base d'un État déchiré par la guerre ». Il demeure que la Lady sera confrontée à de nombreuses résistances sur le chemin de la démocratie.

Par Octavie Maurel - Le journal international - 5 Février 2016