Les Etats-Unis ont investi 201 milliards d’euros en Asie du sud-est en 2014, un chiffre supérieur à la totalité de l’investissement cumulé américain en Chine, en Corée du Sud et au Japon.

Cette rencontre que Barack Obama souhaite informelle, dans la résidence californienne de Sunnylands, n’est naturellement pas sans arrière-pensées d’ordre géopolitique et s’inscrit dans la volonté de « rééquilibrage » vers l’Asie de la politique américaine. Celle-ci vise, sans le dire explicitement, à faire contrepoids à l’émergence de la Chine.

Alors que la relation sino-américaine continue à connaître de nombreuses difficultés, notamment sur fond d’agressivité chinoise en mer de Chine du sud, certains pays de l’Asean manifestent leur inquiétude face aux visées de Pékin. Mais ces dix pays de l’Asean – Birmanie, Thaïlande, Malaisie, Singapour, Laos, Cambodge, Vietnam, Indonésie, Philippines, sultanat de Brunei – sont divisés quant à l’attitude à adopter vis-à-vis de la Chine.

Lèse-majesté

Parmi ces nations, la Thaïlande fait, pour les Etats-Unis, figure de mauvais élève. Son dictateur en chef, le général Prayuth Chan-ocha, auteur du dernier coup d’Etat de mai 2014, semble tenté de jouer la carte chinoise pour tenir la dragée haute à Washington.

Les remarques du secrétaire d’Etat adjoint américain, Daniel Russel, prononcées en janvier 2015 lors d’une visite à Bangkok, sont restées en travers de la gorge des généraux. « La Thaïlande est en train de perdre sa crédibilité aux yeux de ses partenaires étrangers en ne prenant pas ses dispositions pour une levée prochaine de la loi martiale et la restauration des droits civiques », avait-il déclaré.

En novembre 2015, la relation s’est un peu plus tendue après une remarque faite par le nouvel ambassadeur américain en Thaïlande, Glyn Davies, qui avait critiqué les « longues peines de prison » infligées aux personnes accusées de lèse-majesté. Cette dérive est un moyen, pour la junte ultramonarchiste, de se débarrasser de ses adversaires. La réplique thaïlandaise n’a pas tardé : en décembre, les autorités ont indiqué qu’une enquête était en cours pour déterminer si les propos de l’ambassadeur ne tombaient pas sous le coup de l’article 112 du code pénal, la loi de lèse-majesté.

Rivalité sino-américaine

Face à l’agacement américain, les généraux thaïlandais ont ostensiblement démontré leur volonté de se rapprocher de la Chine, avec laquelle le royaume entretient de longue date une étroite relation commerciale. Dès décembre 2014, le général Prayuth se rendait à Pékin, quelques jours seulement après la visite à Bangkok du premier ministre chinois, Li Keqiang. En février 2015, c’était au tour du ministre de la défense chinois, Chang Wanquan, de venir à Bangkok, suivi en avril par le vice-président de la Commission militaire centrale, le général Xu Qiliang. Et à l’été 2015, le ministre thaïlandais de la défense, le général Prawit Wongsuwan, annonçait que son pays était en discussion avec Pékin pour l’achat de trois sous-marins chinois d’une valeur d’environ un milliard d’euros.

Cette « menace » d’achat de submersibles est considérée par Washington comme une provocation avérée au vu de la portée stratégique d’un tel équipement dans une région marquée par la rivalité sino-américaine. Elle pourrait cependant ne pas se concrétiser dans l’immédiat. La Thaïlande, dont la diplomatie consiste en un subtil dosage de compromis et d’équilibre, entendrait ainsi agiter le chiffon rouge devant les Américains, sans pour autant se laisser glisser irrémédiablement dans l’orbite chinoise. Comme le pense Prashanth Parameswaran, spécialiste de la politique américaine en Asie pacifique, « les discussions entre les Thaïlandais et les Chino... manquent de substance. La visite du ministre chinois de la défense n’a ainsi débouché que sur de vagues propositions ». Bangkok se doit tout de même de ménager l’allié américain, pour lequel la Thaïlande reste un partenaire majeur en Asie.

Par Bruno Philip - Le Monde - 15 Février 2016