Les portes cadenassées cèdent enfin, après de longues minutes d’attente et quelques coups de klaxon, laissant la voiture pénétrer dans l’enceinte barricadée de tôle. En silence, des individus s’approchent du véhicule d’un pas timide, quittant les huttes rudimentaires à l’intérieur desquelles ils fuyaient la chaleur de midi. Onze personnes, dont une femme, vivent dans ce camp de désintoxication bâti à la hâte en lisière de Kutkai, dans l’Etat Shan, dans le nord-est de la Birmanie. Elles sont enfermées afin de se libérer de leur addiction. La plupart sont accros à l’héroïne, certaines à l’opium ou à la méthamphétamine. Aucune n’a le droit de quitter les lieux avant la fin du sevrage, sauf pour se rendre collectivement à l’église, une fois par mois. Les visiteurs sont rares, les divertissements aussi.

Quelques jours avant notre arrivée, un pensionnaire rétif a réussi la grande évasion. «Je ne sais pas comment il a fait, il a dû sauter par-dessus la palissade», avance Kaum Seing Kham, le responsable du camp. Avachi sur une chaise en plastique, les mains enfouies dans son blouson de cuir, il semble résigné, comme écrasé par sa fonction. L’homme fait partie de la minorité ethnique kachin, de confession chrétienne, implantée dans le nord et le nord-est de la Birmanie.

Antalgiques et foi chrétienne

La Convention baptiste kachin, une congrégation religieuse, gère le «centre de réhabilitation» de Kutkai. Plusieurs fois par jour, les pensionnaires sont tenus de lire des passages de la Bible. «Quand les gens connaissent la Bible, ils peuvent contrôler leur esprit et arrêter la drogue», croit savoir Kaum Seing Kham. L’essentiel de la thérapie est résumé là. Lorsque la sensation de manque devient insupportable, les antalgiques prennent le relais de la foi. Et ramènent le silence, la nuit, dans les huttes de bambou.

Un jeune homme en bermuda s’avance, sourire en coin. Mai Aung Tun, 28 ans, a rejoint le camp de Kutkai sous la pression de ses parents. Il déplie ses bras et montre de longs sillons gris, tracés par les piqûres d’héroïne qu’il s’injecte depuis la fin de l’adolescence. «J’étais seul, j’avais envie de trouver le bonheur», hasarde ce livreur à moto habitué à mêler vitesse et défonce. Il dort mal, ses nuits agitées troublent le dortoir commun où les pensionnaires dorment en rang d’oignons. «Parfois, je veux rester… Parfois, je me dis que je devrais simplement fuir cet endroit pour aller chercher de l’héroïne.»

Le chef du camp écoute la discussion sans se départir de son masque las. Il s’ennuie comme les autres. «Notre méthode fonctionne, tout dépend de la volonté de la personne. Ceux qui échouent ne sont pas assez patients», défend le délégué de la Convention baptiste kachin, devenu expert en dépendance en seulement quelques semaines.

Dans le nord de l’Etat Shan, le Kachin n’est pas le seul à tenter de lutter contre la drogue avec des moyens dérisoires. La tâche est immense. A 70 kilomètres de la frontière chinoise, Kutkai est fendu par une route interminable et poussiéreuse. Les camions défilent le long des collines écorchées par le brûlis, à proximité du Triangle d’or (région, à cheval entre la Birmanie, le Laos et la Thaïlande, connue pour sa production de drogue). Les activités illicites prospèrent - trafics d’armes, d’êtres humains, d’espèces sauvages et de stupéfiants. La Birmanie est le deuxième pays producteur d’opium (matière première de l’héroïne), derrière l’Afghanistan, et c’est dans l’Etat Shan que se concentrent plus de 90 % des champs de pavot.

A côté de cette culture ancienne est apparue, à la fin des années 90, la production de méthamphétamine, souvent appelée «yaba». Pour fabriquer ces comprimés colorés, les précurseurs chimiques venus de Chine sont discrètement synthétisés dans des arrière-cuisines ou des labos mobiles. «Nous n’avons pas assez d’éléments comparatifs, mais la Birmanie pourrait être le premier pays producteur de méthamphétamine», prévient Jochen Wiese, du bureau de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) en Birmanie.

Dans l’Etat Shan, le commerce des stups a trouvé un terreau idéal. Miné par les conflits entre l’armée birmane et des guérillas ethniques qui revendiquent l’autonomie de leur territoire, la région vit une guerre civile interminable. Elle est enclavée, constamment menacée par d’imprévisibles attaques armées. Sur la route de Kutkai, un lacet aride semé de check-points, on peut croiser des hommes en armes et en treillis. Au-delà de la voie goudronnée, les terres sont sous le contrôle de l’armée régulière, de milice locales progouvernementales ou du Front de libération de l’Etat Palaung (minorité ethnique) et de ses alliés. Au centre de la bataille, l’organisation et la taxation du trafic de drogue génèrent de précieuses ressources financières, et toute opposition à ce négoce recèle son lot de dangers.

Malgré les risques, de plus en plus de Birmans inventent des solutions à leurs problèmes, aussi précaires soient-elles. Il existe plusieurs dizaines de camps de désintoxication comme celui de Kutkai. A Rangoun, l’équipe de l’ONUDC juge sévèrement ces initiatives. «Ce ne sont pas de véritables centres de réhabilitation, dénonce Vi Cuong Tran, spécialiste de la réduction des risques, mais plutôt des endroits où l’on garde les individus que la famille ne peut plus gérer.»

Menottes et bâtons

Faute de structures adaptées, les camps de fortune sont le seul espoir des habitants et les campagnes de prévention menées par l’ONUDC ont des effets limités. «Le pays manque cruellement de services et d’équipements, reconnaît Jochen Wiese. Notre action sur le terrain doit absolument être accompagnée par des politiques publiques.» Le président Thein Sein, ex-général au pouvoir depuis 2011, s’était engagé auprès de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean) à gouverner un pays «sans drogue» à l’horizon 2015. Une promesse illusoire.

La passivité des autorités a ainsi convaincu certains habitants de faire justice eux-mêmes. Ils forment des petites brigades policières et s’attaquent directement au trafic. A Kutkai, un groupe de jeunes Kachins a mis sur pied un «comité antidrogue». Armés de menottes, de bâtons et de tout ce qu’ils trouvent en chemin, ils chassent les dealers. La police locale aide également, même si elle préfère parfois regarder ailleurs.

«Certains policiers ne veulent pas coopérer avec nous, déplore Seng Gam, 26 ans. On leur ramène quelqu’un et, le lendemain, on retrouve le type en train de dealer sur le marché !» Dans son groupe d’amis, certains n’ont même pas 17 ans. Avant chaque arrestation, les jeunes miliciens essaient d’être le plus nombreux possible. La situation peut vite dégénérer, sans parler des représailles potentielles. Seng Gam raconte qu’un pasteur, figure respectée de la communauté, a été poignardé à la main et dans le dos après avoir livré un dealer à la police : ce dernier s’est vengé dès sa sortie de prison. «Les plus jeunes sont partis chercher du travail en Chine»

Depuis quelque temps, les trafiquants de drogue se font plus discrets à Kutkai. Difficile de savoir si les initiatives musclées des habitants ont porté leurs fruits ou si le regain de tension militaire dans la région perturbe l’activité. L’essentiel du trafic se déroule hors des murs de la cité, dans les villages alentour. «C’est là que le problème est le plus grave», souligne Mai Ak Lay, un Birman de 26 ans qui travaille auprès des agriculteurs locaux.

Il connaît bien les environs de Kutkai. Il traîne sa jambe cassée mal soignée et son sourire rougi au bétel (plante mâchée pour ses effets stimulants) à travers les locaux d’une association de jeunesse. L’endroit résonne d’enfants qui chantent et rient en cet après-midi d’activités éducatives avec, en sujet du jour : comment éviter les mines antipersonnel ?

Mai Ak Lay s’assoit à l’écart et égrène un inventaire funèbre : Gong Chan, Man Tong, Man Mine, Ho Naung… Tous ces villages seraient abandonnés ou presque. Des lieux fantômes uniquement peuplés de toxicomanes. Certains se trouvent à moins de vingt kilomètres de Kutkai, mais les groupes armés en faction dans la zone rendent les routes secondaires dangereuses.

«Quand vous entrez dans ces villages, vous n’apercevez rien, personne, raconte Mai Ak Lay. Tout le monde se drogue et reste à l’intérieur des maisons. Les plus jeunes, ceux qui veulent s’en sortir, sont partis chercher du travail en Chine. Rien ne pousse, alors qu’on trouvait avant du maïs, des céréales… Les maisons s’écroulent petit à petit. Ils ne les réparent pas.» Elément le plus inquiétant à ses yeux : «Les gens ne veulent même plus se marier.»

Le jeune homme connaît les milices citoyennes, mais préfère s’en tenir éloigné : «Après trois ou quatre arrestations, les participants ne sont plus en sécurité. C’est parfois très violent. Beaucoup finissent par quitter le mouvement.»

Seng Gam, lui, dit ne pas avoir peur. Il craint seulement de faire face à «des proches, des membres de la famille». Le risque existe. Son cousin est un toxicomane notoire : c’est Mai Aung Tun, le livreur aux nuits troublées du camp de désintoxication. «Avant ça, il a déjà été admis deux fois dans un centre de réhabilitation à Rangoun, mais il n’arrive pas à décrocher, il replonge sans cesse… Tous ses amis sont des drogués.»

La cure menée au camp de Kutkai devrait s’achever dans quatre mois, selon le responsable. Les portes cadenassées s’ouvriront à nouveau et le jeune accro aux bras meurtris retrouvera son cousin, sa moto et ses amis.

Par Guillaume Pajot - Libération - 16 février 2016