« Les cas de torture ont augmenté depuis la prise de pouvoir par l’armée lors du coup d’Etat militaire de mai 2014 », affirme Pornpen Khongkachonkiet, directrice de Cross Cultural Foundation, une ONG qui concentre ses actions sur le traitement des minorités ethniques en Thaïlande et a réalisé cette enquête subventionnée par l’ONU avec deux autres organisations basées dans les régions troublées du Sud.

Après plus d’une décennie d’insurrection, le bilan de ce conflit – qui remonte aux années 1950, mais a pris une tournure plus violente depuis 2004 – est lourd : 6 500 personnes ont été tuées en onze ans. La plupart étaient des civils. Le rattachement, en 1909, au royaume de Siam de cet ancien sultanat proche de la Malaisie et peuplé aujourd’hui à 80 % d’une minorité malaise et musulmane, est à la racine du conflit. Celui-ci a été déclenché par une nébuleuse de groupes armés refusant la tutelle du gouvernement central. Menaces de mort

A la violence des insurgés, qui tuent, ou ont tué, soldats, paramilitaires, moines, enseignants thaïlandais bouddhistes, mais aussi Malais s’opposant aux séparatistes, répond la répression de l’armée. Les trois provinces sont placées sous l’état d’urgence et la loi martiale.

Le rapport des trois ONG, qui ont documenté les cas de cinquante-quatre victimes de mauvais traitements durant leurs interrogatoires depuis 2004, souligne que la possibilité de détention sans intervention d’un juge durant trente-sept jours, comme le permet la loi martiale, a favorisé l’usage de la torture. Après plus d’une décennie d’insurrection, le bilan de ce conflit est lourd : 6 500 personnes ont été tuées en onze ans

Un homme de 29 ans raconte ainsi avoir été arrêté chez lui un soir et conduit dans une caserne. Il s’est retrouvé en présence d’interrogateurs qui sentaient l’alcool et lui ont enfoncé le canon d’un fusil d’assaut M16 dans la bouche. Un autre, soupçonné d’avoir participé à un attentat, a été menacé de mort après avoir suffoqué durant trois minutes, la tête dans un sac en plastique. A chaque fois, les interrogateurs exigeaient que les suspects avouent leurs liens avec la guérilla ou donnent les noms de combattants séparatistes.

D’autres ont été soumis à une autre sorte d’humiliation : comme cet homme de 41 ans forcé de se déshabiller dans une salle glacée, alors que des femmes soldats « pressaient leur poitrine sur son visage en insultant sa religion ».

Le journaliste Anthony Davis, analyste à la revue Jane’s Defense Weekly, replace ces accusations dans le contexte qui prévaut depuis le putsch : « Les opérations de contre-insurrection sont plus ciblées et mieux coordonnées depuis le coup d’Etat. Avec pour conséquence le fait que plus d’insurgés et de suspects de liens avec l’insurrection ont été arrêtés. Il paraît donc totalement crédible que le souci des militaires d’exploiter au plus vite les interrogatoires à des fins de renseignement ait abouti à une augmentation des abus et, parfois, des tortures. » « Imagination »

A cet égard, Pornpen Khongkachonkiet précise que la torture n’est pas utilisée en permanence, mais que son usage est récurrent « dans certaines unités spécifiques, surtout du fait de responsables des renseignements et de groupes paramilitaires ». Le camp d’Ingkayuthaborihan, situé dans la province de Pattani, se distingue ainsi par sa sinistre réputation de lieu de torture fréquent, en compagnie de trois autres centres d’interrogatoire.

L’armée a réagi rapidement à la publication de ce rapport, niant tout ce qui y est affirmé : « Tout cela est le résultat de l’imagination et n’a aucun rapport à la réalité », a affirmé le colonel Pramote Promin, porte-parole du commandement des opérations de sécurité interieure. Il accuse les responsables du rapport de vouloir « discréditer l’Etat thaïlandais » et assure que « les détentions sont effectuées dans la transparence ».

Par Bruno Philip - Le Monde - 16 février 2016