Furieux des critiques américaines depuis le coup d’Etat de mai 2014, les militaires du Conseil national pour la paix et l’ordre, dont le pays est l’allié historique des Etats-Unis depuis la guerre froide, sont en train de jouer la carte chinoise. « Le gouvernement thaïlandais ira aussi loin qu’il le pense nécessaire sur la voie du rapprochement avec la Chine », affirme Thitinan Pongsudhirak, directeur de l’Institut d’études internationales et de sécurité, rattaché à la prestigieuse université Chulalongkorn de Bangkok.

Depuis le putsch, les deux pays ont multiplié les visites bilatérales d’importance. En décembre 2014, le premier ministre chinois, Li Keqiang, s’est rendu à Bangkok, quelques jours avant que le général thaïlandais Prayuth Chan-ocha, chef du gouvernement, lui rende la politesse en allant à Pékin. En février 2015, le ministre de la défense chinois, Chang Wanquan, est venu lui aussi à Bangkok, suivi en avril par le vice-président de la commission militaire centrale chinoise, le général Xu Qiliang.

A l’été 2015, avant de se rendre à son tour à Pékin, le ministre de la défense thaïlandais, Prawit Wongsuwan, a annoncé être en discussion avec la Chine pour acheter trois sous-marins d’attaque d’une valeur de 1 milliard d’euros. Même si la vente ne semble pas près de se concrétiser, une telle perspective a toutes les raisons d’inquiéter Washington, en ces temps de rivalité sino-américaine aiguë dans le Pacifique.

Les échanges sino-thaïlandais ne datent, il est vrai, pas d’hier. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, le royaume de Siam faisait partie de la galaxie des pays tributaires de l’empire. Il aura fallu les poussées colonialistes franco-britanniques à l’est et à l’ouest de son territoire, puis le début de la guerre froide, pour que la Thaïlande tombe dans l’orbite occidentale, puis se range aux côtés des Etats-Unis et, plus généralement, des nations anticommunistes. Multiplication des échanges

Le dynamisme de la communauté sino-thaïe, une minorité qui s’est considérablement enrichie au fil des siècles, a forgé le lien commercial entre Bangok et Pékin après l’ouverture de la Chine à la fin des années 1970. La multiplication des échanges dépasse le simple cadre des projets de défense : Chinois et Thaïlandais sont en discussion pour la construction d’un projet de train à grande vitesse qui permettra de relier la frontière laotienne au golfe de Siam, un projet évalué à 10,9 milliards d’euros. La Chine a également promis d’acheter cette année 2 millions de tonnes de riz et 200 000 tonnes de caoutchouc.

Les réactions américaines au coup d’Etat ont d’autant plus agacé et, peut-être, surpris la junte, que Washington n’avait pas réagi de manière aussi ferme la dernière fois que l’armée s’était saisie du pouvoir, en 2006. Cette fois, le ton a été beaucoup plus vif, peut-être aussi parce que Barack Obama avait affiché son ferme soutien au gouvernement renversé de Yingluck Shinawatra, lors d’une visite à Bangkok en 2012.

En janvier 2015, de passage dans la capitale thaïlandaise, le secrétaire d’Etat adjoint américain Daniel Russel faisait remarquer : « La Thaïlande est en train de perdre sa crédibilité aux yeux de ses partenaires étrangers en ne prenant pas ses dispositions pour une levée prochaine de loi martiale et la restauration des droits civiques. »

Ce virage prochinois n’est pas seulement lié à des impératifs diplomatiques ou économiques. Dans l’atmosphère délétère qui prévaut aujourd’hui en Thaïlande, c’est une situation intérieure grosse d’incertitude qui motive les décisions des généraux. La Chine, jamais préoccupée par l’absence de démocratie, est l’alliée idéale pour renforcer la légitimité de la junte. « Assurer la transition royale »

La crainte de la disparition sans doute prochaine du roi Bhumibol (88 ans), sur le trône depuis 1946 et dont la santé décline depuis plusieurs années, préfigure en effet des temps imprévisibles. Le gouvernement renversé était perçu par ses adversaires comme bénéficiant du soutien d’une frange de la société qui a pris ses distances avec ce roi régnant mais ne gouvernant pas. Et dont le charisme et l’interventionnisme en politique ont été le symbole de la monarchie depuis l’époque immédiatement postérieure à la seconde guerre mondiale.

En 2010, les « chemises rouges », mouvement lié à l’opposition d’alors et dont une partie était devenue antiroyaliste, avaient paralysé le centre de Bangkok pour exiger le retour d’un autre premier ministre, renversé lors du coup d’Etat de 2006. Leur sit-in s’était terminé en tragédie. L’armée, dont l’actuel premier ministre était à l’époque le chef d’état-major, dispersa la foule à coups de fusil d’assaut, tuant plus de quatre-vingt-dix personnes.

« Les généraux de la junte prendront toutes les mesures qu’il faut pour assurer la transition royale », pense encore Thitinan Pongsudhirak. Un passage de relais dans la sérénité à l’actuel prince héritier, estime-t-il, est « une question de survie existentielle » pour eux, fervents monarchistes, ainsi que pour le système qui les porte. Il ajoute : « L’époque où la Thaïlande rimait avec progrès et ouverture, un pays habile à maintenir l’équilibre de ses alliances est un chapitre en train de se refermer. »

Côté américain, le fait que le Pentagone ait diminué le nombre de ses soldats engagés dans les manœuvres conjointes de « Cobra Gold », venant de se tenir comme chaque année en Thaïlande, est un signal qu’il importe de relativiser. « La Thaïlande est trop cruciale pour les Etats-Unis pour que Washington prenne le risque d’aliéner ce pays sur le long terme. Les Américains ne devraient d’ailleurs pas surestimer la menace chinoise », tempère Gregory Poling du Centre d’études stratégiques et internationales de Washington. C’est ce qu’a démontré, selon lui, la visite du ministre de la défense chinois à Bangkok : « A part sa dimension symbolique, elle semble n’avoir donné lieu qu’à de vagues promesses de renforcer la coopération militaire. » A terme, il est possible, sinon probable, que les Thaïlandais, qui ont toujours privilégié une diplomatie d’équilibre, préfèrent éviter de redevenir tributaires d’un empire en expansion.

Par Bruno Philip - Le Monde - 23 Février 2016