A l’automne 2015, M. Jiang, qui vivait en Thaïlande, a rejoint la cohorte de dissidents récemment interceptés par la Chine hors de ses frontières, mystérieusement ramenés au pays et placés en détention.

Le turbulent caricaturiste était arrivé en Thaïlande en 2008 après avoir tenté d’organiser un relais de la flamme olympique alternatif. Sa « torche des droits de l’homme » lui avait valu d’être détenu et, expliqua-t-il, torturé. Dans l’antichambre de l’asile politique en Occident qu’est le royaume du Siam, il avait rejoint une communauté en croissance de déracinés politiques chinois. On y trouve des pasteurs chrétiens, des blogueurs et autres militants à la petite semaine. Certains manifestent parfois bruyamment devant l’ambassade de Chine à Bangkok.

Le 28 octobre 2015, Jiang Yefei voit débarquer chez lui la police thaïlandaise, qui l’arrête avec un ami dissident tout juste arrivé clandestinement de Chine. Celui-ci était harcelé par la police politique chinoise pour son obstination à commémorer les événements de Tiananmen. Jiang s’était engagé à l’aider. Les deux hommes sont placés en détention par la sécurité thaïlandaise pour situation irrégulière. Ils soulignent le risque d’être persécutés en Chine. A Bangkok, le bureau du Haut-Commissariat pour les réfugiés des Nations unies (UNHCR), alerté par leur entourage, leur accorde un statut de protection temporaire et convainc le Canada de les accueillir. « Ils ont prétendu être des Nations unies »

Qu’à cela ne tienne, les deux hommes sont rapatriés en Chine. « Il y a eu une intervention en haut lieu en dépit des démarches très explicites de l’UNHCR auprès de toutes les institutions thaïlandaises concernées », confie à Bangkok un représentant d’une ONG qui a suivi le dossier. La Thaïlande, soupçonnée d’avoir accueilli des prisons secrètes de la CIA dans le cadre de la lutte antiterroriste, joue la carte chinoise sous l’actuelle junte militaire.

Chu Ling, l’épouse de M. Jiang qui vivait avec lui en Thaïlande, affirme que son mari a été trompé le 12 novembre par des officiels thaïs et chinois qui lui ont fait signer des papiers. « Ils ont prétendu être des Nations unies. Les documents étaient en thaïlandais, il n’a pas compris », raconte-t-elle depuis le Canada. Le 14 novembre, les deux hommes sont transférés de la Thaïlande vers la Chine.

Dix jours plus tard, ils réapparaissent dans un reportage du journal télévisé chinois, qui les décrit comme « deux malfaiteurs déportés par la Thaïlande ». A l’image, ils sont vêtus de la veste des suspects et font face aux interrogateurs. M. Jiang semble avoir une contusion sous l’œil gauche. L’air contrit, il reconnaît face caméra avoir aidé son complice à fuir la Chine et s’en repent. « Dites à votre frère de baisser d’un ton en Thaïlande »

Avec du recul, sa femme réalise que le rapatriement de son mari en Chine ne doit rien au hasard : « On recevait souvent des appels bizarres qui demandaient à Jiang où il était. » Puis, le 8 octobre, la sœur de Jiang Yefei prévient le couple depuis la Chine que la police de Chengdu lui a dit avoir localisé le caricaturiste. « Dites à votre frère de baisser d’un ton en Thaïlande, car on va aller le chercher », avertissent les policiers.

Jiang Yefei et son comparse dissident sont les cibles d’une nouvelle offensive des services de sécurité chinois pour récupérer les opposants à l’Etat-Parti qui ont fui à l’étranger. Des cas isolés ont certes déjà défrayé la chronique par le passé – notamment de membres du Falun Gong, un mouvement religieux banni. Et Pékin rapatrie à tour de bras, depuis deux ans, des « corrompus » ou « escrocs » ayant fui à l’étranger.

Toutefois, jamais autant d’opposants ou lanceurs d’alerte n’avaient été ciblés pour délit de critique. Cette tendance inquiète les ONG. « La Chine agit dans un contexte de répression accrue de sa propre société civile, comme bon lui semble, avec impunité et, non sans ironie, au mépris de la souveraineté des autres pays », juge Sophie Richardson, de Human Rights Watch.

Une telle évolution est cohérente avec l’aggiornamento sécuritaire mené par le président Xi Jinping depuis son arrivée au pouvoir en 2013 : M. Xi a fait adopter un arsenal de nouveaux textes dont, en juillet 2015, une loi sur la sécurité nationale très explicite. « La police en Chine a toujours eu une double mission. L’une classique de maintien de l’ordre, et l’autre, longtemps tacite, de protection du rôle dirigeant du Parti. Désormais, cette dernière est inscrite dans la loi comme objectif, la police politique a donc pour mandat de protéger la dictature du Parti », explique Nicholas Bequelin, directeur pour l’Asie de l’Est d’Amnesty International. Et d’ajouter : « Les policiers en Chine ont déjà l’habitude de kidnapper des activistes, de faire pression sur la famille, bref, d’utiliser tout un arsenal de mesures extrajudiciaires. On assiste à une extension de ces pratiques hors des frontières. » Responsables d’une maison d’édition de Hongkong

Le journaliste Li Xin en a fait l’amère expérience. Ses proches ont perdu sa trace en janvier, quelque part à la frontière entre la Thaïlande et le Laos. Le 3 février, il appelle son épouse pour lui annoncer d’une voix neutre être détenu « pour enquête » par la police chinoise. Il lui précise être rentré « volontairement » en Chine.

Tout prouve le contraire. Cet ancien rédacteur du Nanfang Dushibao, un quotidien cantonais connu pour sa relative liberté de ton, avait quitté la Chine pour l’Inde en octobre 2015. Il y révéla à la presse des listes d’instructions de la censure chinoise aux journalistes. Surtout, il raconta comment la police politique chinoise le forçait depuis deux ans à l’informer sur ses collègues, ses sources et les militants d’ONG « libéraux ». « Il ne supportait plus cette vie », explique la militante Sheng Xue, une amie de la famille installée au Canada.

A New Delhi, Li Xin réalise qu’il ne peut déposer une demande d’asile politique. Il part tenter sa chance à Bangkok. Mais doit pour cela quitter le territoire thaïlandais une première fois – d’où son voyage vers le Laos. « Il a dit à son épouse qu’il était descendu du train et qu’il approchait de la frontière. Ensuite, elle n’a plus eu aucune nouvelle », explique Mme Sheng. Pour elle, il ne fait nul doute qu’il a été enlevé.

Encore plus intrigante fut l’exfiltration de responsables d’une maison d’édition de Hongkong spécialisée dans les ouvrages sur les coulisses du pouvoir communiste, qui s’apprêtait à publier un livre sur les amours secrets du président Xi. L’un d’eux, Lee Bo, ressortissant britannique, a disparu fin décembre 2015 près de l’entrepôt où sont entreposés leurs ouvrages dans l’ancienne colonie, pour refaire surface en détention en Chine continentale.

Le cas de Lee Bo cristallise les craintes à Hongkong, dont les habitants pensaient être protégés de l’autoritarisme chinois par le maintien d’un poste-frontière séparant cette ville au statut particulier du reste du continent. Après sa disparition, son entourage constata que son permis de passage n’avait pas changé. « Je suis hanté par la peur »

Le ministre britannique des affaires étrangères, Philip Hammond, affirmait jeudi 11 février que M. Lee avait été « involontairement déplacé vers le continent sans procédure équitable », une violation de l’accord sur la rétrocession de l’ancienne colonie britannique à la Chine, censé garantir les spécificités de Hongkong jusqu’en 2047, notamment l’Etat de droit.

M. Lee est à son tour apparu sur la chaîne Phoenix TV, lundi 29 février, expliquant s’être « glissé » en Chine avec l’aide d’un ami et ne jugeant « pas pratique » d’en dire davantage. Tout en constatant qu’aucune preuve ne permet d’établir que Lee Bo a été kidnappé, le chef de la police de Hongkong, Lo Wai-chung, a déclaré au South China Morning Post : « Il y a quelque chose qu’il ne nous a pas révélé. »

Le patron de la maison d’édition, Gui Minhai, qui dispose d’un passeport suédois, s’est quant à lui évaporé depuis le sol thaïlandais en octobre 2015, avant de réapparaître en janvier à la télévision chinoise pour y confesser à son tour ses crimes. Des proches se sont rendus en décembre à Pattaya, en Thaïlande, où M. Gui possédait une résidence, à la recherche d’indices. Ils ont vu sur les caméras de surveillance de son immeuble un mystérieux individu lui rendre visite avant qu’ils partent ensemble.

L’ambiance est sombre dans le milieu des dissidents exilés : « Ça fait trois mois que je suis hanté par la peur, pour moi et mon fils », dit Yi Feng, un poète dissident chrétien arrivé en septembre 2015 à Bangkok. Il se souvient : « Un jour, lors d’une rencontre religieuse, un suppôt du parti m’a lancé que ça ne prend que quelques minutes pour faire disparaître des gens comme moi. »

Par Harold Thibault & Brice Pedroletti - Le Monde - 3 Mars 2016


Jeux dangereux entre la junte thaïlandaise et la Chine

Depuis plus d'un an, le rapprochement entre les gouvernements chinois et thaïlandais déroute autant qu'il inquiète quant à la stratégie politique de la Thaïlande. Entre décembre 2014 et septembre 2015, les premiers ministres et ministres de la défense de chaque pays ont multiplié les visites dans leur capitale respective, provoquant l'incompréhension des observateurs extérieurs.

Les échanges bilatéraux entre les deux pays rappellent certes un passé pas si lointain, quand le Royaume de Siam était un point de passage incontournable sur la route maritime entre la Chine et l'Inde. Mais aujourd'hui ils ont surtout de quoi interpeller l'exécutif américain, partenaire historique de la Thaïlande depuis la Guerre froide, dont les rapports avec Pékin sont particulièrement tendus.

Lors d'une visite officielle à Bangkok en novembre 2012, Barack Obama affichait encore clairement son soutien à Yingluck Shinawatra, alors premier ministre du royaume. Mais depuis la prise de pouvoir par la junte militaire en mai 2014 ‒le 12e coup d'État réussi sur 19 tentatives depuis 1932‒, les relations entre Washington et Bangkok se sont subitement et logiquement refroidies. Pour ne rien arranger, plusieurs projets sont à l'étude entre la Chine et la Thaïlande, comme celui d'un train à grande vitesse reliant le Laos au Golfe de Thaïlande pour près de 11 milliards d'euros, et la vente de 2 millions de tonnes de riz et de 200.000 tonnes de caoutchouc à la Chine.

Provocation en période de tensions sino-américaines

Plus offensive, l'annonce d'achat de trois sous-marins d'attaque à la Chine pour un montant d'1 milliard d'euros n'a pas laissé Washington de marbre. Même si le projet semble être tombé à l'eau, il a fait office de véritable provocation en plein confit sino-américain en mer de Chine du Sud, zone très prisée pour ses ressources en poissons et surtout en hydrocarbures. Les États-Unis suivent en effet de près les échauffourées sur l'île de Woody, propriété revendiquée par Taïwan et le Vietnam, où la Chine aurait placé des missiles anti-aérien d'après le ministre de la défense taïwanais. Autre lieu de confrontation: la construction par la Chine de pistes d'atterrissage sur les îles Spratlys, que se disputent plusieurs nations dont les Philippines.

Pour tenter de réduire ces tensions en eaux troubles, Barak Obama a d'ailleurs organisé un sommet réunissant les 10 membres de l'Association des nations d'Asie du Sud-Est (ASEAN) les 15 et 16 février dernier en Californie. Au terme des échanges, le président américain a lancé un appel à l'apaisement, dirigé tout particulièrement vers son homologue chinois. Dans son discours de clôture, le président américain a également plaidé pour un "retour à une loi civile" en Thaïlande, estimant que les atteintes aux droits de l'Homme "ne font qu'entraver le progrès et rendent les choses plus difficiles pour que les pays grandissent bien et prospèrent."

Crime de lèse-majesté et esclavage moderne

Ce n'est pas la première fois que l'exécutif américain fait référence aux nombreuses dérives autoritaires rapportées en Thaïlande. En janvier 2015, Daniel Russel, secrétaire d'État adjoint américain, les avait déjà condamnées lors d'un déplacement à Bangkok: "La Thaïlande est en train de perdre sa crédibilité aux yeux de ses partenaires étrangers en ne prenant pas ses dispositions pour une levée prochaine de loi martiale et la restauration des droits civiques." En novembre 2015, le nouvel ambassadeur américain en Thaïlande, Glyn Davies, avait lui ouvertement critiqué les "longues peines de prison" infligées aux personnes accusées de crime de lèse-majesté, s'attirant les foudres du général Prayuth Chan-ocha.

Depuis sa prise de pouvoir par la force, la junte réprime en effet toute forme de critique du régime, procédant régulièrement à des arrestations arbitraires de journalistes et d'opposants politiques. Censés ne pas dépasser 7 jours, ces "ajustements d'attitude" peuvent en réalité aller jusqu'à 25 jours de détention dans des camps militaires, où ont été rapportés des actes de torture pour obtenir des aveux forcés.

Autre fléau du pays: l'esclavage moderne des travailleurs étrangers, y compris des mineurs, qui pour rembourser leur voyage aller sont forcés à travailler gratuitement et à la merci de leurs employeurs. Dénoncée par une enquête diligentée contre le groupe Nestlé, cette pratique, si elle n'est pas nouvelle, continue en toute impunité sous le regard détourné des autorités thaïlandaises. Une autre enquête de l'Associated Press sur la production de crevettes, dont la Thaïlande est le plus gros exportateur mondial, a également constaté de "bas coûts de production résultant des conditions de travail déplorables", en partie dues à l'exploitation de ces "esclaves des temps modernes".

Un non-sens aux conséquences désastreuses

Si la Chine semble peu se préoccuper des dérives du gouvernement provisoire, qui a repoussé d'éventuelles élections à une date indéterminée, Bangkok se doit néanmoins de ménager l'allié américain, qui reste un partenaire commercial majeur. En 2014, les États-Unis ont investi 201 milliards d'euros en Asie du Sud-Est, soit plus qu'en Chine, au Japon et en Corée du Sud réunis. Si la dictature thaïlandaise continue à bafouer les libertés individuelles et à tolérer l'esclavage moderne, elle prend le risque de couper définitivement les ponts avec les investisseurs étrangers. Au Bangladesh, plusieurs grandes marques occidentales s'étaient retirées du pays en 2013 suite à la mort de plus d'un millier d'ouvriers du textile, révélatrice de leurs conditions de travail déplorables.

Outre la terrible image renvoyée au monde extérieur, le non-sens thaïlandais se traduit également par une baisse désastreuse de la croissance, retombée à 0,7% en 2014 contre plus de 5% avant le putsch. Malgré un tourisme très performant (près de 30 millions de visiteurs en 2015) et de nombreux atouts naturels, le royaume du sourire est promis à un avenir sombre sans un rapide retour à la démocratie. Faut-il que la situation se dégrade encore davantage pour que la communauté internationale durcisse réellement le ton ?

Par Andreï Sorescu - The Huffington Post - 2 Mars 2016