C'est alors qu'un étudiant en photographie arrive à Saigon et tente de s'introduire dans un bidonville, où il fait la rencontre d'un jeune homme qui a pris la décision de subir une vasectomie afin d'obtenir de l'argent du gouvernement.

Le premier plan de Mekong Stories superpose des habitations de fortune au bord du fleuve et, derrière elles, les grands buildings de la ville lancés vers le ciel. C'est l'heure des choix pour Vu, aspirant-photographe qui va apprendre à poser son regard ailleurs que sur son simple quotidien. Son récit d'apprentissage ira bien plus loin que celui de la photographie.

On observait (et apprenait) déjà beaucoup dans Bi, n'aie pas peur !, la première réalisation du Vietnamien Phan Dang Di. Le jeune cinéaste fait mieux que confirmer avec ce nouveau film, sélectionné en compétition de la Berlinale. Visuellement superbe, plus ample que son premier essai réussi mais modeste, Mekong Stories approfondit des thèmes abordés dans Bi. Le "N'aie pas peur !" du précédent long métrage pourrait être adressé au jeune héros de Mekong Stories. Effacé, chétif, caché derrière son objectif, il ne ressemble pas aux autres hommes qu'on voit dans le long métrage, aussi décidés que baraqués.

Dans Bi, Phan Dang Di faisait le potrait d'une société dont les clefs étaient détenues par les femmes. Celles-ci, peu considérées par les hommes, n'ont pas forcément le bon rôle dans Mekong Stories. Mais encore une fois, Phan Dang Di peint un monde où la masculinité va souvent de pair avec la brutalité: règlements de compte, père prêt à envoyer son fils à la noyade, reporter qui gifle à tout-va... le combat de coqs qu'on aperçoit dans la nature semble être un combat de coqs permanent. Cette brutalité ne facilite évidemment pas l'éveil sentimental et contrarié de Vu. Tout semble pourtant presque possible dans ce quotidien extrêmement sensuel, au bord de la fantasmagorie, dans l'inconscient de la jungle ou camouflé par la boue - un motif qui succède à celui de l'eau omniprésente dans Bi. Le cinéaste, admirateur de Tsai Ming-Liang, a un vrai talent pour évoquer la violence (physique ou sociale) tout en étant doux et bienveillant - il y a parfois un peu de magie dans ce réel, un burlesque discret, et toujours cette grande sensualité qui rendent son cinéma très vivant.

Par Nicolas Bardot - Film de Culte - Mars 2016


MEKONG STORIES DE Phan Đăng Di : A Time to Live, A Time to Love

Après nous avoir offert une vision poétique de la famille vietnamienne à travers les yeux d’un jeune garçon dans Bi, n’aie pas peur, Phan Dang Di revient avec Mekong Stories, un second long-métrage dans le souffle de son premier, mais avec les yeux de la maturité.

L’histoire est assez simple puisque nous suivons les péripéties de quatre jeunes hommes qui vivent au rythme du fleuve sur les rives du Mekong.. Trois frères qui profitent tant bien que mal des joies de la vie entre repas, amour et boulot. Puis un dernier, Vu (Cong Hoang Le), qui semble être frère de cœur mais qui se révèle être frère de corps. Car dans cette chronique mélancolique du quotidien de la jeunesse modeste vietnamienne, c’est bien de désir et de sexualité dont il est question.

Phan Dang Di delaisse l’émerveillement et la douce poésie de l’été à travers les yeux d’un enfant qu’il avait décrit dans son précédent film, mais garde cette vision moite des corps et du désir exacerbé. Les quatre jeunes hommes dans la force de l’âge représentent tout un petit monde qui vit au jour le jour, et qui ne semblent que se soucier de ce qu’ils mangeront au prochain repas, et de comment ils le partageront. Il n’y a pas de « lourd » secret, ni de visions stylisées d’une vie simple comme pourrait nous le donner à voir Tran Anh Hung dans A la verticale de l’été ou Cyclo. Les éclats lyriques du film viennent sans sophistication, par la durée des scènes qui semblent s’enchaîner presque naturellement : les personnages mangent, discutent, font l’amour, travaillent… Entre deux problèmes, les garçons se retrouvent autour d’un repas pour en rigoler. Même lorsque survient un souci plus sérieux comme leur affrontement avec une bande de gangsters, c’est presque dans une certaine euphorie qu’ils se battent et fuient la ville. Il n’y a donc pas d’urgence dans Mekong Stories, la tension du film réside dans les désirs latents qui prennent de plus en plus de place dans la vie de ces jeunes hommes.

Le désir est le moteur de la narration, il pousse les personnages dans leur décision et dans l’action, il est omniprésent. Phan Dang Di s’applique bien à mettre en avant cette présence par sa caméra proche des acteurs lors de leurs rapports. Il nous montre la manifestation physique de ce désir, la transpiration, la respiration, le toucher, le regard. C’est lors d’une bagarre dans un bar que l’homosexualité du frère de cœur est révélée, c’est lors d’un jeu sensuel que l’impossibilité d’assouvir ce désir est également dévoilée. Le vie au rythme du fleuve laisse sa place aux rythmes des corps.

Dans un second temps, l’homosexualité devient l’enjeu du film alors que la fratrie se voit contrainte de quitter la ville et de remonter le fleuve (le temps ?) pour retrouver le père de Vu et affronter des valeurs qui se voudraient plus naturelles. Cette excursion au sein de la nature permet à Phang Dang Di de jouer avec l’idée de « nature », à travers une séquence de climax où les barrières entre les corps s’affranchissent dans l’eau, la boue, et il ne reste plus que la vérité des passions entre la mort et la vie, le désir finalement assouvi, du moins, révélé. Dès lors, la dimension du corps devient prédominante, le corps féminin, le corps masculin, les limites du physique. Alors que les hommes de la ville vendent leur virilité (une campagne de castration rémunérée a lieu), Vu cherche également à s’en défaire devant la révélation d’un autre corps, celui de son amie danseuse, Van (Do Thi Hai Yen). Les gros plans sur la peau en sueur et les parties du corps de la danseuse expriment cela. Il observe ce corps qu’il désire, non pas par attirance, mais par jalousie. Ainsi, le glissement du masculin vers le féminin, et le jeu avec les corps et le désir met peut-être en évidence ce que dessine le film en filigrane, une sorte de mélancolie moderne.

En effet, la vie aux abords du fleuve est dans un entre-deux, la vie des frères et du père, entre dur labeur et contemplation lascive, puis la vie contemporaine avec la boîte de nuit où le mouvement et les corps se fondent dans une lumière artificielle pour un flash de désir éphémère durant le spectacle de danse. C’est la vie que mène Van. Même si son personnage n’est pas aussi developpé que celui des frères, les différentes scènes qui illustrent la vie de la jeune femme sont significatives. Son corps fascine, attire, hypnotise, elle ne peut lutter contre la solitude de la modernité où l’on ne peut compter que sur soi (scène du bain de boue), a fortiori sur son corps. A l’orée des années 2000, les deux mondes sont habités par les mêmes personnages pourtant, l’un d’eux ne semble ne pas pouvoir autoriser les passions durables, seul celui du fleuve le peut. Mais petit à petit, cette vie disparaît. Nous apprenons dans les premiers instants du film que Vu fait de la photographie et étudie le cinéma. Alter ego du cinéaste, il tente de préserver cette vie par son art. Il ne reste donc que des instantanés, des moments, des instants, des images car c’est le seul moyen d’éterniser ces passions éphémères, de lutter contre le courant.

Par Kephren Montoute - EastAsia.fr - 30 janvier 2016