Alors que Htin Kyaw, le premier président issu de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), le parti d’Aung San Suu Kyi, a prêté serment, mercredi 30 mars, les journalistes birmans espèrent que les nouvelles autorités prendront les mesures qui s’imposent pour garantir la liberté de la presse.

Celle-ci a, il est vrai, déjà considérablement évolué ces dernières années. Le gouvernement sortant, composé de généraux de l’ancienne junte militaire, avait décidé, dans le cadre du processus de « démocratisation », de supprimer une partie des réglementations qui menaçaient ou restreignaient la marge de manœuvre des journalistes. Ces réglementations avaient été instaurées après le coup d’Etat du général Ne Win, en 1962.

« Les progrès ont été impressionnants », concède Thiha Saw, secrétaire général du Myanmar Press Council et président de l’Association des journalistes du Myanmar, deux organismes indépendants chargés de défendre les droits des journalistes. « D’abord, en 2012, le gouvernement a cessé d’imposer la censure préalable, qui nous forçait à envoyer notre copie avant publication. L’enregistrement officiel d’un organe de presse a ensuite été grandement facilité : on peut désormais effectuer sur Internet sa demande de publication et obtenir une licence d’une durée de cinq ans », précise Thiha Saw.

Explosion du nombre de publications

Et de raconter, encore ébahi, comment l’actuel chef d’état-major des armées, le général Min Aung Hlaing, l’a reçu, l’année dernière, en compagnie d’une douzaine de confrères, pendant trois heures et demie… « Trois heures et demie avec le chef de l’armée pour un entretien prévu pour durer vingt minutes, pas mal, non ? », s’émerveille Thiha Saw. Il précise que le petit groupe en a naturellement profité pour convaincre le général de l’une des armées les plus répressives et corrompues de la planète des vertus d’une presse libre.

L’une des conséquences de l’ouverture politique est l’explosion du nombre de publications, notamment dans les Etats des minorités ethniques. Rien que dans l’Etat Chin, l’un des plus pauvres du pays, il existe désormais une trentaine de quotidiens et d’hebdomadaires.

Malgré ces évolutions positives, le gouvernement sortant n’avait pas totalement renoncé aux pratiques d’antan. D’autant que de vieilles lois, certaines datant de la colonisation britannique ou d’avant 1962, ont continué d’être utilisées pour réprimer. Comme la loi sur l’état d’urgence de 1950, qui permet d’empêcher la publication de contenus « ayant des répercussions sur la morale publique ou le comportement des citoyens » et qui « menaceraient la restauration de la loi et l’ordre ». Sans compter d’autres textes contre la diffamation, l’insulte aux religions, bref tout un appareil juridique justifiant, le cas échéant, le musellement des enquiquineurs.

Durant les années de régime militaire, les Birmans se racontaient la blague d’un célèbre humoriste : « Un Birman se rend à l’étranger se faire soigner les dents. Le dentiste lui dit : “Vous n’avez pas de dentistes en Birmanie ?” Le patient répond : “Si, mais on n’a pas le droit d’ouvrir la bouche” »…

« Manque de professionnalisme »

De nombreux exemples d’excès à l’encontre des journalistes et des responsables de la publication se sont produits ces deux dernières années. Entre autres cas, celui de quatre reporters du Unity Weekly qui, après avoir écrit en 2014 un papier « révélant », sans doute à tort, que l’armée birmane fabriquait des armes chimiques, ont été condamnés à dix ans de prison, réduits à sept en appel.

En juillet de la même année, le Bi Mon Te Nay, un quotidien, a payé cher d’autres « scoops », hélas pareillement bidons : après avoir écrit qu’Aung San Suu Kyi s’apprêtait à prendre le pouvoir et à former un gouvernement intérimaire, trois journalistes et les deux propriétaires ont été condamnés à deux ans de prison chacun. Motif : l’article pouvait menacer l’ordre public. Un peu cher payé en dépit de l’inanité des informations publiées…

« Notre problème n’est pas seulement la persistance de règlements liberticides, souligne encore Thiha Saw. C’est le manque de professionnalisme des journalistes qui est aussi en cause. Sur les 4 000 journalistes répertoriés, pas plus de 10 % ne sont de vrais professionnels. Les autres n’ont aucune formation et sont parfois des militants ou des activistes. »

La question à l’ordre du jour est la suivante : quelles décisions prendra le nouveau gouvernement ? Et comment Aung San Suu Kyi, désormais ministre des affaires étrangères, de l’éducation et de l’énergie, notoirement connue pour peu apprécier les critiques à son égard, se comportera avec la presse ?

« C’est vrai que la Lady est très sensible à la critique », admet Than Htut Aung, le directeur du groupe Eleven Media, personnalité connue et respectée qui a été attaquée à l’arbalète artisanale le 14 juillet 2015, en plein centre de Rangoun. Il en a réchappé et est convaincu que l’attentat est l’œuvre de la sécurité militaire qui a peu goûté son franc-parler dans les colonnes du quotidien. « Je connais bien Aung San Suu Kyi, poursuit-il, mais, depuis que la NLD a gagné, elle m’évite. Pour moi, il n’y a qu’une seule règle : faire notre boulot de journaliste, même si c’est un parti que nous avons soutenu qui est au pouvoir ! »

Zayar Hlaing, rédacteur en chef du mensuel d’investigation Mawkun, anticipe pour sa part ce que pourraient décider les nouvelles autorités. On lui a assuré que le gouvernement entend supprimer les médias d’Etat. Et il ajoute, en souriant : « Un autre problème pourrait survenir : le public nous laissera-t-il critiquer Aung San Suu Kyi, son idole ? »

Par Bruno Philip - Le Monde - 30 Mars 2016