« Ici, on a toujours vécu une vie tranquille, ne comptant que sur nous-mêmes, nos plantations, nos vergers, et maintenant voilà que l’on devra peut-être tous partir à cause de la construction d’un barrage sur la rivière : si ce projet se réalise, notre village sera inondé. Tout le monde devra recommencer sa vie de zéro, ailleurs. »

Assis à même le parquet du monastère de Kalonehtar, un village d’un millier d’habitants niché au cœur de la jungle épaisse de la Birmanie méridionale, Saw Nyan, 61 ans, planteur de noix de bétel, résume calmement l’inquiétude des habitants de la région. Il y a de quoi s’alarmer : des milliers d’entre eux risquent d’être déplacés à cause d’un gigantesque projet industriel imaginé par les gouvernements birman et thaïlandais. Les conditions de leur relogement et le montant des compensations promises restent entourés d’un flou savamment entretenu par les responsables du projet.  « Qui aurait envie de vivre près d’une zone ­industrielle polluée ? », interroge U Khay Mar Wun Yha, un moine bouddhiste

Cette zone économique spéciale (SEZ) devrait être construite à une vingtaine de kilomètres au nord de Dawei, petite ville au charme un peu désuet et capitale du Tanintharyi, région sud de la Birmanie encore peu touchée par le développement. La SEZ couvrira une surface de 204 kilomètres carrés, comprendra un port en eau profonde sur la mer d’Andaman, une usine pétrochimique, une centrale thermique au charbon, une raffinerie de pétrole, une aciérie, un chemin de fer. Ce sera la plus grande zone industrielle d’Asie du Sud-Est. Coût estimé : entre huit et plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Le barrage dont parle le planteur de bétel est un ouvrage qui permettra d’alimenter en eau douce la zone, grâce à la formation d’un vaste réservoir. Mais la menace est d’une ampleur beaucoup plus vaste : selon le rapport de l’Association pour le développement de Dawei (DDA), une ONG d’écologistes locaux, « de 20 à 36 villages pourraient directement subir l’impact de la SEZ. De 4 384 à 7 807 foyers sont concernés, soit une population de 22 000 à 43 000 personnes ».

Dans le village de Kha Maung Chung, situé à une quinzaine de kilomètres de la mer et lui aussi fort d’un millier d’âmes, ces dernières sont défendues par un moine bouddhiste de choc. U Khay Mar Wun Yha, robuste et jovial personnage au téléphone portable glissé sous sa robe lie de vin, a pris les choses en main. Comme toujours en Birmanie, les moines jouent un rôle aussi spirituel que social et le sayadaw explique à ses ouailles les raisons de son opposition au projet. « Rien de bon ne va sortir de tout cela pour nous », assène-t-il devant un petit groupe de villageois. « Qui aurait envie de vivre près d’une zone industrielle polluée ? »

Pourtant, certains hésitent, comme Moe Hein, le président de l’Association de la jeunesse locale. L’homme n’est pas, a priori, hostile au projet. « Je ne veux pas partir d’ici ; ici, c’est chez moi. En même temps, la SEZ pourrait permettre à notre région de se développer. La construction de la route vers la Thaïlande déjà percée, quoique encore non ... pourrait changer notre vie », hasarde-t-il.

Le projet profitera surtout aux Thaïlandais : Dawei est à 630 km de Rangoun mais à 280 km de Bangkok… La zone économique spéciale permettrait au royaume thaï d’avoir un accès direct à l’océan Indien par la mer d’Andaman au lieu de devoir contourner la péninsule malaisienne en faisant le détour par le détroit de Malacca.

Réseau de résistance passive

La SEZ a néanmoins déjà connu un certain nombre de vicissitudes. Le projet patine : le gouvernement birman a annulé en 2012 la concession initialement accordée au grand groupe Italthaï, deux ans après que ce dernier eut signé un premier accord avec la Myanmar Port Authority. En 2013, le plan initial a été revu à la baisse. Les gouvernements birman et thaïlandais se sont alors emparés directement du projet en signant un accord bilatéral pour la constitution d’une zone spéciale de développement économique à Dawei. En 2015, le Japon est devenu partie prenante, quoique son engagement reste pour l’heure un peu flou.

Si la construction de la SEZ reste encore à l’état d’ébauche, les travaux ont commencé. Mais seulement sur une zone de 25 km2, qui constitue la « phase 1 », et où il est prévu de loger 370 000 employés et cadres. Depuis une colline, on peut découvrir en action camions et bulldozers qui ont défriché un coin de jungle où, seule, la silhouette d’une petite maison de bambou rappelle qu’il y eut là un village.

A Kalonehtar, c’est aussi un moine qui défend les droits de ses fidèles. U Pyin Nyar Won Tha est l’une des figures du mouvement de défense des paysans, soutenu par de jeunes militants laïques. A eux tous, ils ont organisé le réseau de résistance passive. « Les gens de la SEZ viennent nous voir pour nous convaincre, mais ils sont sournois. Ils parlent de compensations financières, mais les paysans n’ont en fait aucune idée de la valeur marchande de leurs plantations de bétel, de cajou, de cardamome. Rien n’est clair », explique le bonze.

L’un des responsables de la SEZ, U Han Sein, a reconnu en octobre 2015 que la difficulté était de « gagner la confiance » des villageois. Pourtant, a-t-il promis, « il y aura de l’emploi pour tous ! ». Réponse du moine : « Je n’y crois pas. Les gens d’ici n’ont pas beaucoup d’éducation. Ils n’ont pas la formation nécessaire aux emplois que la SEZ pourrait offrir. »

Les travaux ont commencé

Le nouveau gouvernement démocratique, dont Aung San Suu Kyi vient de devenir la « super-ministre », en occupant notamment les fonctions de chef de la diplomatie et de conseiller d’Etat, est entré en fonctions le 1er avril. Selon Saw Abreu, le directeur du Réseau de défense des populations du Tenasserim, nom du fleuve qui traverse la province dont Dawei est la capitale, « l’important est désormais de savoir si le gouvernement va être ou non à l’écoute des populations par rapport aux projets de développement ».

Un peu à l’écart de l’étincelante plage de sable blanc qui court, interminable, le long de la mer d’Andaman, on devine une demi-douzaine de misérables masures en bambou. Quelque deux cents pêcheurs y survivent. Leur hameau, Char Khaing, qui trônait encore récemment en bordure de plage, a été détruit en 2012 par les autorités. Celles-ci ont estimé que les habitants n’avaient pas le droit de propriété légitime sur ce lieu où devrait être construit le port en eau profonde.

Ma Oh Than, une veuve de 60 ans, constate, dépitée, un cigare birman entre deux doigts, que le projet de la SEZ, c’est « pour les riches, pas pour des pauvres comme nous ». La dame avait un temps été relogée dans l’un des nouveaux villages de déplacés. Elle n’y est pas restée. « Je n’avais rien y faire. Il n’y avait presque personne, pas d’eau courante, pas de travail, rien. J’ai préféré revenir ici, près de la plage. » Ma Oh Than n’a qu’une seule chose en commun avec la future zone industrielle : un avenir incertain.

Par Bruno Philip - Le Monde - 9 avril 2016