Ici, il est debout devant un éléphant blanc porte-bonheur. Là, toujours en compagnie d’un éléphant, mais assis sur son dos. Ailleurs, on le voit, dans une pose guindée, au palais du Peuple de Pékin en train de serrer la main du président chinois, Xi Jinping. Ailleurs encore, il s’esclaffe devant l’objectif aux côtés d’un ancien premier ministre thaïlandais. L’homme a des relations.

Le « docteur » Khin Shwe fait son entrée. Il tend une carte de visite sur laquelle sont gravés son nom et son titre universitaire. Hélas inventé de toutes pièces, comme l’a sournoisement révélé le journal birman en ligne Irrawaddy, certes souvent malintentionné à l’égard des proches d’un régime qui fut dictatorial.

Engeance haïe par la population

A 64 ans, le patron de Zaykabar, l’un des grands groupes de construction immobilière du pays, est un homme affable, souriant, ouvert, dont la silhouette arrondie confère à sa démarche une certaine majesté. Il évalue son patrimoine, en une moue faussement modeste : « Environ 500 millions de dollars. »

Khin Shwe ne tarde pas à entrer dans le vif du sujet : « On dit que je suis un crony, c’est faux, je n’ai jamais profité de ma proximité avec les dirigeants des précédents gouvernements pour faire fortune. » Le « gros mot » anglais est lâché : crony au singulier, cronies au pluriel, en français ça veut dire « copain » . En Birmanie, c’est plutôt « copain-coquin », et c’est la façon dont tout le monde désigne ici les affidés des ex-généraux de l’ancienne dictature ayant joui de relations complexes, mais fructueuses, avec ces derniers. Ce qui leur a permis à tous de se bâtir de coquettes fortunes. Cronies, c’est aussi une engeance haïe par la population, dont le mépris à l’égard de ces businessmen prorégime n’a eu d’égal que celui qu’elle réservait au régime lui-même…

« J’ai commencé ma carrière d’ingénieur sous le général Ne Win l’auteur du putsch de 1962, raconte Khin Shwe. J’ai bien connu Than Shwe dictateur retiré des affaires en 2.... Je jouais au golf et buvais l’apéro avec Thein Sein ex-premier ministre de la junte et ..., mais je vais vous dire : ce gouvernement quelque peu démocratisé présidé par Thein Sein était inefficace, économiquement parlant. Alors, aux dernières élections de novembre 2015, j’ai appelé à aller voter pour la NLD Ligue nationale de la démocratie, .... »

Un comble pour ce compagnon de route de la tyrannie qui était sénateur du Parti pour le développement et la solidarité de l’Union (USDP), la formation politique soutenue par les militaires et les caciques de la junte défunte.

Raison de ce lâchage tardif : quand ils sont arrivés au pouvoir en 2010, explique en substance Khin Shwe, les nouveaux dirigeants, qui étaient tous d’anciens généraux, ont essayé de se « blanchir ». « Ils se sont désolidarisés de nous, accuse-t-il, parce que nous étions attaqués dans les médias pour nos activités passées. »

Résultat, sous le régime sortant a ainsi émergé une « nouvelle génération de cronies », comme l’explique, un peu dépité, Khin Shwe, assis, tel le pacha d’un autre temps, dans un profond fauteuil qui disparaît sous sa royale corpulence.

Vers une « continuité »

Le Wall Street Journal affirmait, au mois d’août 2015, que « des entreprises qui font partie de la liste de celles encore ciblées par les sanctions américaines ont en réalité prospéré depuis quelques années et, dans certains cas, ont même accru leur contrôle sur l’économie ». Serait-ce le cas de Khin Shwe ? Peut-être pas : il est lui aussi sur la liste noire des Américains, mais il n’est plus « l’homme le plus riche », ce qu’il avait été auparavant, concède-t-il.

« Les cronies sont les principaux gagnants », analyse Sean Turnell, expert des questions économiques birmanes et conseiller de la NLD, cité par l’AFP. « Le gouvernement sortant leur a donné des licences et les protège de la concurrence. »

Cronies d’hier, cronies d’aujourd’hui, qu’importe : la question essentielle est de savoir comment ces hommes d’affaires peu fréquentables vont profiter ou non de la nouvelle situation politique. Un expert basé à Rangoun affirme :

« L’arrivée au pouvoir de la NLD et de la “Dame” ne va pas bouleverser les choses, économiquement parlant. Le nouveau gouvernement démocratique va s’inscrire dans la continuité de l’ouverture économique d’inspiration libérale commencée il y a quelques années. La NLD a besoin de grands groupes pour relancer la machine. Et les plus malins des cronies arriveront à s’adapter en transformant leur manière de fonctionner. »

Les « copains-coquins » n’ont rien à craindre. Aung San Suu Kyi a déjà promis aux anciens dirigeants à épaulettes, coupables de crimes de guerre, qu’il n’y aurait pas de chasse aux sorcières. Alors les cronies, n’en parlons pas !

Certains d’entre eux sont de curieux personnages : Tay Za, qui s’est enrichi dans le trafic d’armes et de bois précieux, l’hôtellerie et l’aviation, se promène dans Rangoun en Bugatti. On dit que ce grand fêtard termine souvent ses soirées très arrosées en piteux état après avoir joué au tennis, parties égayées par la présence de son bébé tigre qui ramasse les balles.

Steven Law, PDG de la puissante compagnie Asia World, qui a décroché le juteux contrat de construction du nouveau terminal de l’aéroport de Rangoun, est le fils du Sino-Birman Lo Hsing Han, décédé en 2013 : ce dernier fut l’un des plus grands parrains de la drogue du pays.

Déjà, tous les cronies prennent leurs marques. Khin Shwe nous dit sa passion tardive, mais forte pour « Sister Suu », avec laquelle il lui arrive de dîner. « C’est une femme extraordinaire, qui va s’occuper des pauvres, comme moi, qui donne chaque année de grosses sommes à des organismes de charité », se félicite notre homme. Souriant, il confie, prenant tendrement la main de son interlocuteur : « Je lui dis souvent : “Ne vous tuez pas à la tâche, vous allez vieillir trop vite” ! » Une belle amitié vient de naître.

Par Bruno Philip - Le Monde - 13 Avril 2016

_

La Birmanie, en plein boom, face au défi des réformes

Selon les dernières projections du Fonds monétaire international (FMI), l’Union du Myanmar (« Pays merveilleux » – ex-Birmanie) connaîtra la croissance la plus rapide de la planète en 2016, à + 8,6 %, selon Quartz. Le secteur agricole a un potentiel immense – dans le passé le pays fut le principal exportateur mondial de riz – et sa main-d’œuvre peut alimenter des usines à très bas coûts comme pour le textile ou la chaussure. Mais il reste un long chemin à parcourir sur la voie du développement.

Le PIB par habitant en 2015 n’était que de 1 300 dollars environ, entre le Bangladesh et le Yémen, très loin des 6 000 dollars de la Thaïlande voisine. Aung San Suu Kyi, qui tient les rênes du nouveau pouvoir, derrière le président Htin Kyaw, aura pour priorité, hormis la paix civile, l’économie. Celle-ci est dans un état épouvantable, remarque Foreign Policy. Un quart de la population vit dans la pauvreté, les infrastuctures de transport sont les plus mauvaises d’Asie du Sud-Est.

Le nouveau gouvernement de la National League for Democracy concentre ses efforts sur l’agriculture, 70 % des Birmans habitant en zone rurale. Il veut aussi accroître les revenus fiscaux de l’Etat (actuellement à seulement 5 % du PIB) pour financer le développement. Quelles sont les chances de succès du nouveau pouvoir ? La nouvelle équipe inspire la confiance, mais elle doit faire la preuve de ses compétences. Surtout les priorités du gouvernement peuvent entrer en conflit avec les intérêts des militaires de la vieille garde. Ceux-ci détiennent encore des postes importants au cabinet et un quart des des sièges au Parlement. Et leurs intérêts dans l’économie sont nombreux et souvent opaques.

Le secteur agricole est improductif car les agriculteurs hésitent à investir dans des terres dont ils pourraient être expropriés par les militaires. La question des droits de propriété est donc essentielle. Le secteur minier est aussi sensible, car les militaires se sont enrichis en pillant les ressources minières du pays, notamment le jade. Il faudra donc changer le comportement des compagnies minières ; ce qui risque d’attiser les tensions avec l’armée. Certains militaires sont ouverts au changement ; d’autres non. Certes, certains secteurs se sont libéralisés, notamment les télécommunications, et les réformes ont entraîné un boom de l’investissement étranger, expliquait Forbes. Mais d’autres restent peu ouverts à la concurrence. Dans ce contexte, l’avenir du pays dépend de la capacité et de la volonté d’Aung San Suu Kyi de défier les intérêts des militaires.

Par Edouard Pflimlin - Le Monde - 13 avril 2016