Cette vision dantesque était celle d’Occidentaux rongés de culpabilité post-coloniale, qui ne voyaient dans ces eaux que la mort qu’ils y avaient versée. Le fleuve de Mékong Stories est comme tous les fleuves de ce siècle, pollué, sale, mais vivant, charriant les traces et les déchets des existences qui foisonnent sur ses berges. Le deuxième long-métrage de Phan Dang Di est à son image, tour à tour tumultueux et languissant, séduisant et sordide.

Etant donné le volume de la production cinématographique vietnamienne et son absence presque complète du circuit des festivals, les images que l’on a du pays relèvent plus des souvenirs de voyage, de l’utilisation des paysages comme décors pour des fictions qui n’ont rien à avoir avec sa réalité. Cette pénurie sert puissamment Mékong Stories (qui devait initialement s’appeler « pères, fils et autres histoires »), qui fait surgir sur l’écran une réalité toute neuve au cinéma.

Dimension tactile et olfactive

En partie autobiographique, le scénario suit les tribulations d’une poignée de jeunes gens à Saïgon, au début du XXIe siècle. Vu (Le Cong Hoang) étudie le cinéma et parcourt la ville pour la photographier. Van (Do Thi Hai Yen) danse dans un cabaret. Avec Thang, un petit truand, Cuong, un ouvrier qui travaille dans une usine décatie qui est comme une version tropicale des installations en ruine que l’on voit dans le grand documentaire chinois A l’Ouest des rails et Tun, un chanteur de rue, ils forment une petite communauté qui se réunit dans une maison flottante sur le fleuve. Les jeunes gens tirent le diable par la queue, dépendant en grande partie des largesses de M. Sau, le père de Vu, agriculteur dans le delta du Mékong et trafiquant de riz, de jeunes femmes qu’il amène de la campagne à la ville, ou d’appareils photo japonais, comme celui qu’il offre à son fils.

Comme il y parvenait déjà dans Bi, n’aie pas peur, son premier film présenté à la Semaine de la critique cannoise en 2010, Phan Dang Di donne une dimension tactile et olfactive à ses images qui véhiculent autant que la lumière et les formes la touffeur et les odeurs d’une ville charmante, violente et pourrissante. Les séquences immergent le spectateur dans une vie aux règles fluctuantes, incompréhensibles

Les séquences ne sont pas disposées de façon à constituer une progression dramatique. Il s’agit plutôt d’immerger le spectateur dans une vie aux règles fluctuantes, incompréhensibles. Dans l’établissement où Van se produit au milieu de boys habillés comme à Las Vegas, le rêve du show-business à l’américaine étend son ombre pendant que, dans les rues, on vit selon l’économie des pays les plus pauvres, où les vendeurs à la sauvette gagnent chaque jour de quoi ne pas dormir dehors, de quoi manger.

Peu à peu, comme le laissait deviner le titre original, apparaît une question récurrente, obsédante, celle des origines. Elle passe ici par la filiation, par la perpétuation ou non d’une lignée. Vu est gay, ce que son père n’admet pas, qui essaiera de le remettre sur le chemin de l’hétérosexualité à l’occasion d’une escapade des jeunes gens dans la mangrove où est située la ferme familiale.

La seule figure d’autorité récurrente est une voisine, responsable d’un comité de quartier, qui encourage les jeunes gens célibataires à subir une vasectomie (théoriquement réservée aux pères de famille nombreuse) afin d’arrondir leurs fins de mois. Cuong, qui est pourtant amoureux, renonce à la paternité pour s’acheter un téléphone portable.

Ambition esthétique

Ces dérèglements sont si bien incrustés dans le tissu social qu’on ne sait même plus quelle norme ils défient. Loin de toute idée de révolte, Vu et ses amis dérivent comme des jacinthes sur le fleuve, se laissant porter par des pulsions qui les exposent à la violence de la pègre (la menace des forces de l’ordre semble beaucoup plus lointaine). C’est pour fuir des créanciers violents qu’ils trouvent refuge chez M. Sau. Cet épisode est pour Phan Dang Di le moyen de changer radicalement de registre. Entre les racines de palétuvier, pataugeant dans la vase, les personnages sont renvoyés à leur condition organique, comme s’ils n’étaient guère plus que des batraciens se débattant pour se reproduire, pour échapper à leurs prédateurs.

Ces séquences témoignent de l’ambition esthétique du jeune cinéaste (il est né en 1976) sans pour autant la satisfaire entièrement. Le portrait cruel et légèrement ironique de la vie urbaine aurait dû être le contrepoint d’une interrogation plus profonde sur la place d’un homme qui ne veut plus de la position patriarcale qu’occupait son père.

Prévisibles et un peu appuyées, les allégories que permet le recours à la boue, à la purification par l’eau claire (Van, qui accompagne des hommes d’affaires dans un spa, se trouvera à son tour prisonnière d’un bain de vase) n’atteignent pas la puissance d’évocation qui est celle de Mékong Stories lorsque le réalisateur suit ses jeunes et beaux personnages dans les rues de Saïgon.

Film vietnamien de Phan Dang Di avec Do Thi Hai Yen, Le Cong Hoang, Nguyen Ha Phong (1 h 42). Sur le Web : distribution.memento-films.com/film/infos/71

Par Thomas Sotinel - Le Monde - 19 Avril 2016