Un carnaval où tout semble permis, des journées exutoires où le pauvre inonde le riche, le laïc le moine, le manant le seigneur. Il s’agit symboliquement de se laver des pêchés de l’année écoulée, faute de quoi l’année qui vient serait placée sous de mauvais augures.

Cette année, pourtant, les autorités birmanes et thaïlandaises s’étaient efforcées d’anticiper tout débordement et ont fait flotter, – c’était tout au moins leur intention – un petit air de conservatisme à l’approche des festivals respectifs : Songkran en Thaïlande et Thingyan en Birmanie. Deux pays qui ont suivi récemment des chemins divergents, la Thaïlande étant placée sous régime militaire depuis 2014 après une parenthèse démocratique, et la Birmanie étant dirigée par un gouvernement démocratiquement élu depuis début avril après une parenthèse de 54 ans de dictature.

Freiner les excès

L’obsession des pères et mères la pudeur locaux se focalise, entre autres, sur les seins des jeunes filles : ces dernières, en Thaïlande comme en Birmanie, dans le climat de lâcher prise généralisé durant les fêtes de l’eau, auraient en effet tendance à enlever le haut et de boire plus que de raison. Mais pas de l’eau. A Mandalay, deuxième ville de Birmanie et ancienne capitale royale, le chef de la police, le lieutenant-colonel Sein Htun, avait ainsi demandé aux jeunes femmes avant le début du festival de ne pas « s’habiller légèrement ». Il avait prévenu que tout comportement jugé indécent ainsi que l’ivresse excessive sur la voie publique pourraient conduire les contrevenants en prison pour une durée allant jusqu’à quatre mois.

Le ministère de la culture, à la veille de l’intronisation d’un gouvernement dont Aung San Suu Kyi est de facto premier ministre, avait de son côté publié un communiqué demandant que les citoyens birmans fêtent la nouvelle année « de manière civilisée » et bannissent les comportements « qui ne se conforment pas aux enseignements religieux du bouddhisme ». Sans préjuger de ce que peut penser à cet égard la « lady », une députée de son parti – la Ligue nationale pour la démocratie (NLD) –, avait quelques jours auparavant approuvé les exigences du chef de la police de Mandalay à propos de la mise en garde sur les seins nus.

Dans le même temps, on apprenait que la municipalité de Rangoun, plus grande ville de Birmanie et capitale économique, avait décidé d’interdire les « manduts », ces estrades construites à la va-vite dans les villes et d’où l’on asperge joyeusement les passants. Là aussi, on a vu une intention de freiner les excès.

En Thaïlande, le chef de la junte, le général-premier ministre Prayuth Chan-ocha, y avait été lui aussi de son petit couplet moralisateur avant « Songkran », le nom thaï du nouvel an : « il est essentiel que nous maintenions notre héritage culturel en nous conformant aux activités traditionnelles », avait-il prévenu dans son traditionnel discours hebdomadaire télévisé. « Il y a des lois qui punissent les comportements indécents et elles seront appliquées. Vous devez célébrer la nouvelle année de manière polie, considérant que des personnes de tous âges y participent. »

Débordements massifs

Il faut dire qu’en Thaïlande, en Birmanie ou au Laos, ces festivals sont devenus l’occasion de débordements massifs, le tout se déroulant sur fond sonores intolérables dominés par la musique techno. Jadis, la nouvelle année consistait à gentiment verser de l’eau sur les mains des personnes âgées, en signe de respect, ou à s’asperger modérément. Désormais, on s’inonde au moyen de mitrailleuses à eau dans les rues de Bangkok ou de Vientiane, où l’ambiance est électrique, délirante, voire carrément insoutenable.

La police thaïlandaise avait elle aussi prévenu que les seins nus ne seraient plus tolérés et que les camions transportant, comme cela est arrivé, des cargaisons de jeunes filles en petite tenue, seraient stoppés. En 2011, plusieurs filles avaient dû payer des amendes après avoir été appréhendées en train de se trémousser les seins à l’air sur l’un de ces camions en plein centre de Bangkok.

Mais pas de chance pour le ministère de la culture de l’époque, ce dernier avait affiché sur son site les reproductions des « sept déesses de Songkran », personnages mythologiques du nouvel an, dessinées en train de danser langoureusement la danse classique, doigts recourbés et… seins nus. L’affaire avait fait rire tout Bangkok et les réseaux sociaux s’étaient déchaînés.

Cette année, un nouveau faux pas a été commis, en l’occurrence par la police de Chiang Mai, la grande ville du nord thaïlandais : pour essayer de convaincre les jeunes d’éviter les beuveries généralisées et de « promouvoir la culture thaïe », des affiches avaient été apposées en ville représentant le chef de la police entourée de jolies personnes, certes habillées de pied en cap, mais agenouillées dans une pose apparemment respectueuse. Nouveau déchaînement des réseaux sociaux qui ont taxé la propagande de machiste. Les affiches ont été retirées.

Par Bruno Philip - Le Monde - 20 Avril 2016