Le 7 avril dernier, l’ambassadrice finlandaise à Bangkok, Kirsti Westphalen, et d’autres chefs de mission diplomatique de l’Union européenne ont rencontré Panryak Poolthup, secrétaire permanent adjoint au ministère thaïlandais des Affaires étrangères. Les diplomates européens entendaient protester contre diverses mesures prises récemment par la junte, qui portent atteinte aux droits et libertés fondamentaux des Thaïlandais.

Les ambassadeurs ont d’abord manifesté leur inquiétude face aux controversées séances d’« ajustement d’attitude », que le gouvernement thaïlandais préfère voir comme des « cours pour promouvoir la compréhension » de sa politique, et dont le but serait de contribuer à la « préservation de l’ordre public » et de « favoriser la cohésion sociale ». Les Européens, eux, estiment que ces séances sont « contraires aux principes de liberté d’expression et opinion » et considèrent comme « alarmant » le fait que leur utilisation puisse se prolonger, comme l’ont annoncé récemment les militaires thaïlandais.

La mission diplomatique européenne a également condamné un décret fraîchement adopté par la junte qui autorise les soldats, dès lors qu’ils sont lieutenants, à officier en tant qu’agents de police. Aux yeux des diplomates de l’Union, cela pourrait donner lieu à de nombreux abus, notamment des arrestations arbitraires, perquisitions sans mandat ou encore des emprisonnements sans procès. Si le Ministère thaïlandais a voulu justifier cette mesure par une amélioration de l’efficacité du respect de la loi, les représentants de l’UE ont quant à eux affirmé qu’ils restent méfiants face au flou de ces nouvelles compétences accordées aux militaires.

Mais les critiques de Mme Westphalen et ses collègues ont été particulièrement virulentes à l’égard du projet de Constitution que la junte a rendu public ce 21 avril, et qui devra être soumis à référendum au mois d’août. En effet, dans un pays où toute manifestation de désaccord avec le pouvoir est sévèrement punie, la nouvelle Constitution pourrait être adoptée sans qu’aucun débat sérieux autour du projet n’ait pu véritablement avoir lieu.

Et le débat serait d’autant plus nécessaire que le texte contient des mesures franchement antidémocratiques. Selon le projet, la Thaïlande continuera d’être dirigée par un premier ministre, mais celui-ci devra être une personnalité extérieure au monde politique et non élue. Une voie royale pour les généraux de l’armée. La Constitution prévoit également d’instaurer un pouvoir législatif composé de deux chambres, un Sénat et une Assemblée nationale. Seulement, les 250 membres du Sénat seront nommés par le Conseil national pour la paix et l’ordre (CNPO), soit ceux qui détiennent actuellement le pouvoir ! Quant à l’Assemblée nationale, elle sera, bien qu’élue, dépourvue de tout pouvoir réel. Pour couronner le tout, un comité stratégique, également contrôlé par les militaires, pourra dicter pendant vingt ans la politique des gouvernements successifs, ce qui démontre que les militaires n’ont en réalité aucune intention d’abandonner le pouvoir.

Les inquiétudes de l’Union européenne sont donc compréhensibles, même si sa réaction reste timide face à la menace que représentent les militaires pour la démocratie thaïlandaise. Depuis le coup d’Etat de 2014, les droits de l’homme sont foulés au pied tous les jours par le régime, et la situation sociale et économique du pays ne cesse de se dégrader. Les arrestations illégales, la répression de l’opposition et de la presse, les condamnations abusives de la part du gouvernement, les abus et les oppressions font aujourd’hui partie de la vie quotidienne des Thaïlandais.

L’obsession du régime à étouffer toute forme de protestation est telle qu’il en arrive à des extrêmes ridicules. Ainsi, sa grande priorité sécuritaire est désormais la neutralisation des bols en plastique rouge que les gens utilisent pour asperger d’eau leurs camarades lors de la fête du Nouvel an thaïlandais, en avril. Depuis qu’une internaute a posté sur Facebook la photo d’un de ces bols avec un message de nouvel an de la part de l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, renversé par le coup d’Etat de 2014, plusieurs arrestations ont eu lieu et plus 9 000 bols ont été saisis par les autorités !

Mais si le régime thaïlandais n’a pas peur du ridicule, il ne semble pas craindre davantage le jugement de la communauté internationale. Il faudra donc bien plus qu’une note diplomatique pour le faire céder, car l’enjeu est de taille. L’adoption de la Constitution telle qu’elle proposée actuellement par la junte, reviendrait à instaurer une démocratie de façade pilotée par les acteurs de la dictature actuelle. Les Thaïlandais continueraient de subir toute sorte d’abus et d’injustices, et verraient s’éloigner l’espoir de renouer avec la croissance économique et l’apaisement social.

Comment l’UE peut-elle faire peser davantage de pression sur la Thaïlande ? On s’en fera une petite idée en apprenant qu’elle est le troisième partenaire commercial du pays du sourire, après le Japon et la Chine, devant la Malaisie. Les échanges commerciaux entre UE et Thaïlande ont représenté 32 milliards d’euros en 2013, soit 9 % du commerce extérieur du pays asiatique. Si les sanctions économiques ne sont jamais une bonne nouvelle pour la population d’un pays, qu’elles frappent en premier lieu, de telles sanctions, douloureuses sur le court terme, pourraient pourtant constituer un moyen privilégie de faire plier la junte, et d’assurer un avenir un peu plus radieux aux Thaïlandais sur les moyen et long termes. Une piste à étudier.

Eurasia Times - 27 avril 2016