« Un besoin primaire », voilà ce qu’est devenu Internet pour les Cambodgiens. En 15 ans, entre 2000 et 2015, le nombre d’utilisateurs n’a cessé d’augmenter dans un pays qui émerge au niveau de son économie (7 % de croissance par an). Les chiffres l’attestent, le Cambodge est davantage connecté : en 2000, ils étaient 6 000 à posséder une connexion. Aujourd’hui, un Cambodgien sur trois possède un accès à Internet, selon un rapport de la Banque mondiale. « C’est déjà beaucoup pour un pays pauvre comme le Cambodge », constate Ou Ritthy, blogueur politique cambodgien.

« Quand je suis arrivé dans le pays il y a cinq ans et demi, la couverture Internet n’excédait pas 2 % du territoire. Aujourd’hui ça avoisine les 25 %. Mais dans certaines provinces reculées, il n’y a même pas de signal wi-fi disponible. », se remémore Chad Williams, rédacteur en chef d’un des plus vieux journaux anglophones du pays, le Phnom Penh Post. Des connexions numériques qui se font de plus en plus sur les téléphones. Un Cambodgien sur quatre se rend sur Internet grâce à son smartphone.

Dans ce pays où le nombre de blogs augmente peu à peu, Internet est vu comme une source libre d’informations. En 2011, Facebook comptait seulement 329 680 utilisateurs, selon le Ministère des postes et télécommunications cambodgien. En novembre 2015, ils étaient plus de 3 millions d’utilisateurs à posséder un compte sur la plateforme sociale, selon l’Internet World Stats. Ils sont même 3 millions sur Line, un réseau social japonais, dont une application est disponible sur smartphone. « C’est sur Facebook que les Cambodgiens s’informent aujourd’hui, explique Ou Ritthy. Chaque journaliste y fait ses recherches en liberté et sans obstacle ». Selon lui, Internet demeure un support moins contrôlé que les médias traditionnels. La télévision recueille encore le plus d’audience dans ce pays, suivie de près par la radio. Parmi ces formats de médias les plus influents, Internet se situe à la troisième place devant la presse écrite.

Une affirmation qu’Ou Ritthy développe dans l’interview ci-dessous :

Même constat pour Chad Williams : « grâce à Internet, les personnes qui étaient complètement dépendantes de la télévision et de la radio ont pu accéder à de nouvelles sources alternatives d’information ; la télévision et la radio étant contrôlées par des proches du gouvernement. »

« S’ils ferment Internet, ce sera la révolution »

Et puis grâce à Internet, l’information est plus « libre ». « Personne ne peut contrôler Internet. En tout cas, c’est impossible au Cambodge », martèle Ou Ritthy. Mais si la liberté sur Internet représente un idéal pour le peuple cambodgien qui a vécu des années marquées par la dictature des années 70, la réalité tend à déformer ses propos.

« Internet a largement influé sur la perception de la vie politique chez les jeunes, analyse Christophe Gargiulo, fondateur du site de divertissement Cambodge Mag. Avec un terrain quasi-vierge, les dérapages et attaques contre le pouvoir ont pullulé pendant deux ans, jusqu’à ce que la classe politique cambodgienne, y compris le premier ministre, Hun Sen, comprenne l’importance des réseaux sociaux et se mette à y participer ». Quand le Premier ministre de 63 ans qui se proclamait alors « dinosaure du digital » ouvre sa page Facebook en 2013, c’est la stupéfaction générale. Cette page est aujourd’hui suivie par quelque 3 millions de personnes. « C’est la preuve que le gouvernement a compris le pouvoir et la portée des réseaux sociaux », analyse Jérôme Taylor, journaliste européen implanté à Bangkok et spécialiste de l’Asie de l’Est.

Le gouvernement cambodgien a su saisir les enjeux d’un tel vecteur de communication. Journalistes et spécialistes locaux s’accordent à dire qu’il ne faudrait pas que le régime ne s’impose trop sur Internet, l’un des derniers supports d’information fiable et diversifié au Cambodge. Mais déjà en mai 2014, une conférence sur la liberté de la presse dans l’Asie du Sud-Est était organisée à Washington. Orchestré par Radio Free Asia et Reporters Sans Frontières, le forum alertait sur la nécessité d’une « aide de la communauté internationale pour aller de l’avant. Au Cambodge, l’activité politique en ligne prend de l’ampleur et cela passe par la répression de contenus ou d’activités en ligne », indique Do Hoang Diem, président de Viet Tan, un groupe de défense de la liberté d’expression au Vietnam.

La répression a bien failli musarder les journalistes. Il y a deux ans, Hun Sen a envisagé dans le plus grand secret de préparer un arsenal législatif propre à encercler l’usage d’Internet. Comment ? En appliquant une loi encadrant la cybercriminalité qui, selon leurs termes, s’apparenterait à censurer les publications qui « génèrent l’insécurité, l’instabilité et qui affectent la cohésion politique du pays ». La loi stipule que ces procédures sont punissables d’un an à trois ans d’emprisonnement et d’une amende pouvant varier de 400 à 1 400 euros.

« C’est ainsi qu’il y a eu, très récemment, les premières arrestations et condamnations pour des jeunes s’étant un peu trop vivement exprimés sur Facebook contre le pouvoir », détaille Christophe Gargiulo. En témoigne l’arrestation coup d’éclat de Kong Raya, le 16 mars, pour avoir posté sur un réseau social un message :

« Un jour, dans un futur proche, je lancerai une révolution de couleur pour changer ce régime vulgaire. Même si je suis emprisonné ou si je meurs, je dois le faire »

L’étudiant de 24 ans est jugé coupable « d’incitation au crime » par le tribunal municipal de Phnom Penh et condamné à 18 mois d’incarcération. « Ce n’est pas seulement injuste pour moi mais aussi pour l’ensemble du peuple cambodgien », s’est exprimé le jeune homme à l’issue du verdict. Un exemple d’inculpation qui, s’il se répétait, représenterait une menace pour chaque utilisateur des réseaux sociaux.

Au Cambodge, c’est la jeunesse qui a davantage accès à Internet. 50 % des 18-24 ans possèdent une connexion. « Si le gouvernement voulait un jour fermer Internet, et je pense que ça ne se fera pas, il y aura une révolution, envisage Ou Ritthy, parallèlement fondateur du jeune parti politique indépendant Politikoffee. C’est la nouvelle génération qui tient les rennes des réseaux sociaux, et ce sont nos futurs électeurs. Et si le gouvernement veut contrôler Internet, il perdra les prochaines élections en 2018 ».

Par Lucile Moy - Le Journal International - 28 Avril 2016