C’est le type même de film que l’on s’attend à voir à la Semaine de la Critique. Le premier long métrage de fiction de Davy Chou, déjà auteur de plusieurs court-métrages et d’un documentaire remarqué : Le sommeil d’or – est une véritable réussite.

Rusty James au Cambodge

Le film se déroule au Cambodge, le pays dont est originaire la famille de Chou (lui est né à Paris). Il raconte l’histoire d’un adolescent, Bora, qui quitte la campagne et sa famille avec l’un de ses copains pour aller travailler sur les vastes travaux de Diamond Island, un îlot en bordure de la capitale, Phnom Penh. Le pays est en plein développement et ces projets architecturaux pharaoniques et assez délirants réclament une main d’œuvre nombreuse.

Mais Bora va aussi retrouver son frère aîné, le charismatique Soleil, parti sans donner de nouvelles cinq ans plus tôt. Il vit dans un luxe un peu trouble, financé par un milliardaire étranger qu’il appelle son “mécène”. Les rapports entre les deux frères rappellent évidement ceux de Matt Dillon et de Mickey Rourke dans Rusty James de Coppola. Bora se fait aussi des copains, et va découvrir l’amour, mais aussi la trahison, les méfaits du système.

Entre Apichatpong Weerasethakul et Gus Van Sant

Film cultivé, riche en thèmes (un peu trop – comme souvent dans les premiers films brillants ?), Diamond Island est une oeuvre qui respire les influences de grands cinéastes asiatique, comme les Chinois Hou Hsiao Hsien et Jia Zangke, ou même du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul. Excusez du peu. Mais il y a aussi quelque chose de plus occidental, de Coppola, comme sous le disions plus haut, de Gus Van Sant, dans ce formalisme affiché, assumé. Peut-être même de Carax ?

Car le film est superbement filmé. Ses couleurs d’emblée flashy, fluo, au néon, oniriques, font tout le charme et la puissance du film. Elles rendent compte à la fois de la renaissance d’un pays et de l’enthousiasme de la jeunesse qui y participe de bon cœur, malgré la difficulté des conditions de travail. Et c’est magnifique (les couleurs de la fin, amère, sont plus sombres).

Le travail sur le son est admirable, savamment dosé. On sent un pays vibrer constamment, mais aussi battre les cœurs de ces jeunes gens qui découvrent l’amour (la scène du baiser est l’une des plus belles jamais filmées). Tout bouge sans cesse, mais rien n’est laissé au hasard. Comme cette scène étonnante où Bora apprend à conduire une voiture comme dans un jeu vidéo, et ne cesse de croiser ses amis à chaque tour de volant. Quelle inspiration !

A la fois politique (en sourdine), romanesque, anti-naturaliste au possible mais proche d’une réalité présente, toujours au plus près de ses personnages sans jamais les abîmer, Diamond Island augure d’une belle carrière pour Davy Chou. Mais nous le savions depuis longtemps déjà, depuis ses premiers courts, découverts au festival de Belfort.

Diamond Island de Davy Chou (France). Avec Sobon Noun, Cheanik Nov.

Par Jean-Baptiste Morain - Les Inrocks - 13 Mai 2016


« Diamond Island » : le bijou pop de Davy Chou, bulle de béton, de néons et d’adolescence

Quand on porte un nom aussi mignon que celui de Davy Chou, la moindre des choses est de lui rendre grâce. Et c’est bien ce que ce jeune Français d’origine cambodgienne, reconnaissable entre mille à ses petites lunettes ovales, sa chevelure noire ébouriffée et son sourire mutin, a fait il y a dix ans, en intitulant son premier court-métrage Le Premier Film de Davy Chou. Il n’avait pas 20 ans, mais déjà un solide sentiment de son être et de son destin.

Six ans plus tard, il faisait parler de lui dans le monde entier avec un beau documentaire, Le Sommeil d’or, exploration du continent merveilleux du cinéma cambodgien,englouti par la folie des Khmers rouges. Et le voici de retour, sous les sunlights de la Croisette, avec Diamond ­Island, son premier long-métrage de fiction dont les spectateurs de la Semaine de la critique sont sortis étourdis, des étoiles plein les yeux.

Diamond Island, c’est d’abord un lieu. Une île reliée à Phnom Penh dont se sont emparés des promoteurs immobiliers pour bâtir, à partir de rien, un paradis pour riches de même nature que celui qui fondait, il y a plus d’un siècle, le premier projet urbanis­tique de Coney Island, à New York. Cette colonie d’immeubles de luxe, de centres commerciaux et de fêtes foraines en chantier permanent, dont on ne s’échappe qu’à de très rares moments, en est à la fois le personnage principal, et la matrice esthétique.

Gracieux ballet

Ses néons scintillants, les quadrillages que découpent dans le ciel les grues, les échafaudages, les carcasses d’immeubles donnent sa forme pop et hyper-graphique à ce teen movie sensible et drôle, léger en apparence mais travaillé par une ligne de basse dure et mélancolique. S’il fallait situer le film quelque part, ce serait à l’intersection de The World, de Jia Zhang-ke (2005), de Three Times, de Hou Hsiao-hsien (2004), et d’un clip d’Apichatpong Weerasethakul. Il y a pire.

Tout est plus beau la nuit à Diamond Island. C’est pour elle que vivent les personnages du film, ces garçons et ces filles fraîchement débarqués de leur campagne dont la beauté violente menace en permanence de mettre le feu à l’écran. Pour le grand théâtre de séduction qu’elle abrite, pour l’excitation des boîtes de nuit, pour la beauté magique des visages éclairés à la lumière des portables, pour voir leurs Frisbee aux capteurs phosphorescents se transformer en soucoupes volantes…

Le jour les renvoie à une condition d’esclaves dont ils sont bien conscients mais dont ils se moquent, persuadés de n’être pas là pour rester longtemps. Rien ne viendrait troubler la fête si un jeune homme à la grâce androgyne et au regard ombrageux, ­Solei de son prénom, n’y faisait planer son ombre comme un oiseau de mauvais augure. Cette créature mystérieuse, filiforme, tout de noir vêtue, tombe nez à nez avec Bora, son petit frère qu’il n’a pas vu depuis qu’il a quitté la famille cinq ans plus tôt et coupé tout contact avec elle. Pourquoi ce silence ? Comment en est-il devenu ce garçon si cool, si riche, qui roule à moto, offre des iPhone 6 à ses proches, parle d’aller vivre aux Etats-Unis ? Le mystère restera épais, mais l’expression de son visage traduit l’amertume de ceux qui ont perdu leur innocence. ­Solei sait ce qu’il en coûte de s’arracher à la classe des pauvres, et les idées de réussite qu’il met dans la tête de son petit frère sonnent la fin de la récréation.

Ode sensuelle et scintillante à la jeunesse, Diamond Island est travaillé, comme l’était Le Soleil d’or, par la tragédie de l’acculturation. Une question que le génocide khmer, qui était aussi un génocide culturel, rend sans doute plus aiguë au Cambodge que n’importe où ailleurs.

Carcasses d’immeubles rutilants

Point de salut aujourd’hui pour qui ne maîtrise pas la langue de la mondialisation. Le reste ne vaut rien. Que cette forêt d’immeubles froids et anguleux qu’est Diamond Island, dont la publicité vante le « style européen », soit devenue l’emblème de la réussite d’un pays dont l’architecture traditionnelle, tout en courbes et en raffinements sculpturaux, est une des plus sublimes du monde n’est pas le moins symptomatique, ni le moins cruel des paradoxes. Nul besoin de discours. En s’en tenant comme il le fait à chorégraphier le gracieux ballet de ces jeunes personnages entre deux Saint-Valentin, le temps pour les constructions en chantier d’accéder à l’état de carcasses d’immeubles rutilants, il brasse une forêt de signes qui vaut bien mieux.

« Tu sais où c’est l’Egypte ? » A cette question qui revient comme un running gag, la belle Aza, dont Bora est amoureux, a une réponse magnifique : « Ils ont des dieux à la tête de chien et d’oiseau qu’ils enferment dans leurs pyramides. » Mais Solei se détournera d’elle au profit d’une fille plus intéressante socialement, et moins aimable. Comme toutes les bulles, celle de l’adolescence insouciante de Diamond Island finira par exploser. Au petit matin, entre les tours ­rutilantes, on risque alors de glisser sur une baudruche vide de ­luciole numérique.

Film cambodgien et français de Davy Chou avec Sobon Noun, Cheanik Nov, Madeza Chhem (1 h 41). Sur le Web : www.filmsdulosange.fr/fr/film/230/diamond-island

Par Isabelle Regnier - Le Monde - 17 mai 2016