Après les affaires, une petite place aux contestataires. Au lendemain de la levée historique de l’embargo sur les ventes d’armes américaines au Vietnam, Barack Obama a rencontré mardi à l’ambassade des Etats-Unis à Hanoi plusieurs membres de la société civile, dont des opposants notoires au parti unique et des militants des droits de l’homme. Mais cette rencontre a été largement ternie par l’attitude des autorités vietnamiennes, qui ont empêché un activiste de se rendre au rendez-vous. «Des membres de la sécurité m’empêchent d’y aller. Ils disent que je peux aller où je veux, mais pas à l’ambassade», expliquait l’avocat Ha Huy Son à l’AFP ce matin. Deux autres dissidents, l’intellectuel et ex-banquier Nguyen Quang A et la journaliste-bloggeuse Pham Doan Trang, déjà arrêtée en 2009, auraient été interpellés.

Pour sa première visite au Vietnam, dix ans après celle de George W. Bush, le président américain a tout de même pu rencontrer six opposants au Parti communiste vietnamien qui «veulent faire entendre leurs voix». Il a rappelé qu’il existait de «sérieux motifs d’inquiétude» concernant les droits de l’homme et les libertés politiques. Lundi, aux côtés de son homologue vietnamien, Tran Dai Quang, Obama avait évoqué les «modestes» progrès réalisés à ce sujet. Et rapidement souligné les «désaccords» persistants entre Washington et Hanoi.

«Ne pas intimider les plus petits»

Ce mardi, au Centre national des congrès à Hanoi, le président américain est revenu sur l’esprit des «valeurs universelles» qui fondent les «nations fortes». Il a rappelé l’importance des «élections libres», «de la liberté de réunion et de religion, qui constituent les fondations du progrès.» «Quand les candidats peuvent se présenter librement aux élections, cela rend le pays plus stable car les citoyens savent que leur voix compte», a dit Obama devant des centaines de jeunes réunis.

Il a été applaudi également quand il a déclaré que «les grands pays ne devraient pas intimider les plus petits», en référence aux différends maritimes que le Vietnam a avec la Chine. Depuis près de quarante ans, Hanoi et Pékin se disputent la souveraineté sur une grande partie des îlots des Spratleys et des Paracels. Dans ce carrefour stratégique et commercial, la Chine a bâti des infrastructures portuaires et navales et militarisé à grands frais des récifs coralliens.

Dans cette préoccupante surenchère sécuritaire en Asie du Sud-Est, le Vietnam entend se positionner pour préserver ses intérêts. Comme le faisait remarquer l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm en février, six des dix plus grands importateurs d’armes au monde sont en Asie et en Océanie. Au Vietnam, les importations d’armes ont progressé de 699% sur la période 2011-2015.

«Un très médiocre mensonge»

C’est dans ce cadre général qu’il faut prendre en compte la levée de l’embargo sur les ventes d’armes américaines au Vietnam, annoncée lundi par Barack Obama pour tourner la page de la «guerre froide». «La décision de lever l’interdiction n’est pas motivée par la question chinoise , mais par notre désir de compléter le long processus de normalisation que nous avons entrepris avec le Vietnam», a pris soin de déclarer le président américain en présence de son homologue vietnamien, Tran Dai Quang.

Mais personne n’est dupe de l’activisme américain et de la portée au moins symbolique de cette décision historique. Depuis l’arrivée d’Obama à la Maison Blanche, Washington a en partie effectué un «pivot» vers la zone Asie-Pacifique de sa politique étrangère, sans toutefois concrétiser beaucoup de choses pour le moment. Face à la Chine qui lui dispute son rôle de gendarme régional, l’administration Obama est en quête d’alliés ou du moins de nouveaux amis. L’été dernier, lors d’une visite historique, le président américain avait reçu – avec presque tous les égards accordés à un chef d’Etat – le secrétaire général du Parti communiste vietnamien, dans le bureau ovale de la Maison Blanche.

Ces derniers mois, face au bétonnage à tout va de Pékin dans les archipels de la région, la marine américaine a multiplié les surveillances maritimes au nom de la «liberté de navigation». Avec son allié japonais, Washington vient en soutien aux Etats et marines menacées par les agissements chinois, à commencer par le Vietnam et les Philippines. «C’est tout simplement un très médiocre mensonge», a critiqué mardi dans un éditorial le Global Times, quotidien proche du Parti communiste chinois, pour dénoncer la levée de l’embargo. «Lorsque les Etats-Unis ont un besoin urgent de contenir la Chine en mer de Chine méridionale, alors les normes de leurs soi-disant droits de l’homme peuvent devenir plus souples», a ironisé, non sans raison, le journal.

Soutenir le TPP

Acte symbolique et politique, cette décision comporte également un important volet économique pour les deux pays. Il y a une dizaine de jours, un symposium de défense s’est tenu dans le plus grand secret à Hanoi, selon Reuters, qui a eu vent de la réunion. De grandes sociétés américaines comme Boeing and Lockheed Martin étaient présentes. Même si Hanoi conserve une relation commerciale privilégiée avec la Russie dans ce domaine, il s’est ouvert depuis plusieurs années aux fabricants d’armes américains. Et Washington entend bien profiter de l’appétit vietnamien, Hanoi modernisant à tout va ses troupes.

Les Etats-Unis entendent également obtenir le soutien de Hanoi pour voir aboutir l’accord de libre-échange transpacifique (TPP), scellé entre 12 pays de la région mais dont la ratification par le Congrès américain reste incertaine d’ici la fin du mandat d’Obama. Avec le TPP, Washington espère garder la main sur les échanges commerciaux dans la région et circonscrire la Chine. Le Vietnam, avec ses 90 millions d’habitants, sa croissance de 6,6% en 2015 et une classe moyenne en pleine expansion, est présenté par les Etats-Unis comme l’un des futurs grands bénéficiaires de l’accord. Cela vaut bien une levée de l’embargo sur les armes par un prix Nobel de la paix.

Par Arnaud Vaulerin - Libération - 24 mai 2016


Viêt Nam: Obama livre un vibrant plaidoyer pour la démocratie

Barack Obama a loué mardi la solidité des liens entre les États-Unis et le Viêt Nam, anciens pays ennemis, et prononcé, dans ce pays à parti unique, un vibrant plaidoyer en faveur de la démocratie.

«Garantir les droits n'est pas une menace pour la stabilité» d'un pays, a lancé le président américain dans un discours, très applaudi, prononcé à Hanoï devant plus de 2000 personnes et retransmis en direct à la télévision.

«Quand les candidats peuvent se présenter librement aux élections, cela rend le pays plus stable, car les citoyens savent que leurs voix comptent», a-t-il poursuivi, au lendemain d'un scrutin dont les candidats indépendants avaient été écartés.

«Lorsque la presse est libre, le peuple a confiance dans le système», a ajouté M. Obama, dans un pays où les médias locaux sont étroitement contrôlés.

Des milliers de personnes s'étaient massées sur le bord de la route par laquelle il a ensuite rejoint Air Force One. Direction: Hô-Chi-Minh-Ville, l'ex-Saïgon, lieu chargé d'Histoire, mais aussi poumon économique du pays.

Après avoir visité une pagode, il y a discuté, très détendu, avec de jeunes entrepreneurs. Il a souligné que les créateurs de «start-up» comme eux pouvaient, à leur échelle, «rendre les autorités plus responsables» vis-à-vis de la population.

Avant de quitter Hanoï pour l'ancienne Saïgon, M. Obama a retracé le rapprochement spectaculaire entre les deux pays depuis la guerre du Viêt Nam.

«Je viens ici, conscient du passé, de notre histoire difficile, mais tourné vers l'avenir», a lancé M. Obama, troisième président américain à se rendre au Vietnam depuis la fin de la guerre en 1975. Il avait symboliquement entamé sa visite lundi par l'annonce de la levée de l'embargo sur les ventes d'armes au Viêt Nam.

«Nous pouvons dire, une phrase longtemps inimaginable : aujourd'hui, le Viêt Nam et les États-Unis sont partenaires !».

Saluant «les progrès extraordinaires» accomplis par ce pays de quelque 90 millions d'habitants dans la lutte contre la pauvreté ou encore la scolarisation des enfants, il a appelé les jeunes Vietnamiens à «prendre leur destin en main».

«Heureuse de le voir en vrai»

«Je suis impressionnée», a réagi Tam Anh, étudiante en commerce international. «J'étais heureuse de le voir en vrai aujourd'hui, c'est un rêve qui devient réalité. Je ne rate jamais ses discours sur YouTube».

«Je suis d'accord avec lui sur les droits de l'homme; j'ai le droit d'exprimer mes idées, de dire ce que je pense».

Mardi matin, le président américain avait rencontré des représentants de la société civile, mais déploré que certaines des personnes invitées n'aient pu participer.

«Des membres de la sécurité m'empêchent d'y aller. Ils disent que je peux aller où je veux, mais pas à l'ambassade», a expliqué à l'AFP l'avocat Ha Huy Son, qui a défendu nombre de militants des droits de l'homme.

Des militants ont par ailleurs affirmé sur les réseaux sociaux que deux figures de la dissidence vietnamienne, l'ancien banquier Nguyen Quang A et le blogueur Pham Doan Trang, avaient été détenus. Nguyen Quang A a confirmé à l'AFP avoir été «kidnappé par des hommes en civil» à l'aube, puis libéré une fois Barack Obama sur le départ de Hanoï. Une pratique routinière au Viêt Nam contre les dissidents.

Mai Khoi, vedette pop et militante prodémocratie, a quant à elle pu participer à la rencontre. «Rencontrer M. Obama était important, car cela donne une reconnaissance officielle au mouvement pour une société civile indépendante au Viêt Nam», a-t-elle écrit après la rencontre.

Surnommée la Lady Gaga du Viêt Nam pour ses tenues excentriques et son franc-parler, elle est dans le collimateur du régime depuis sa tentative de candidature pour les législatives qui ont eu lieu dimanche.

Une centaine de candidats indépendants avaient déposé un dossier, mais les autorités ont invalidé leurs candidatures. La quasi-totalité des quelque 500 députés est composée d'hommes, membres du Parti communiste.

M. Obama a profité de son discours pour lancer une nouvelle fois une mise en garde à Pékin, appelant à la résolution «pacifique» des différends territoriaux en mer de Chine méridionale. «Les grands pays ne devraient pas intimider les plus petits», a-t-il lancé en référence aux conflits qui opposent la Chine à plusieurs de ses voisins d'Asie du Sud-Est.

Lundi soir, le président américain avait goûté aux joies du «bun cha», soupe traditionnelle vietnamienne, dans un petit restaurant populaire de Hanoï, en compagnie du chef américain Anthony Bourdain dont les émissions font le tour du monde des spécialités culinaires.

«Le président a la maîtrise des baguettes», a commenté ce dernier. «Coût total pour un dîner de bun cha avec le président: 6 $. J'ai réglé l'addition».

Obama «ment»

Barack Obama «ment» en assurant que la levée de l'embargo américain sur les ventes d'armes au Viêt Nam ne vise pas Pékin, a dénoncé mardi la presse officielle chinoise, accusant Washington de vouloir «contenir la Chine».

La décision américaine intervient dans un contexte où Pékin et Hanoï se disputent âprement la souveraineté d'îles en mer de Chine méridionale, une rivalité qui avait culminé en 2014 au Viêt Nam avec de meurtrières émeutes antichinoises.

Washington opère par ailleurs actuellement un «rééquilibrage» ou «pivot» vers l'Asie-Pacifique de sa politique étrangère, destiné notamment à renforcer l'influence américaine dans la région face à la Chine.

M. Obama a pourtant assuré lundi que la levée de l'embargo sur les ventes d'armes à Hanoï ne visait pas Pékin.

«C'est tout simplement un très médiocre mensonge», a dénoncé mardi dans un éditorial le Global Times, quotidien proche du Parti communiste chinois (PCC) au pouvoir.

Les États-Unis «profitent du Viêt Nam pour provoquer des tensions supplémentaires en mer de Chine méridionale», a estimé le quotidien qui, la veille, jugeait «irréalisable» une levée totale de l'embargo américain sur les armes.

Pékin revendique la quasi-totalité de cette mer, au grand dam du Viêt Nam, mais aussi d'autres pays comme les Philippines, la Malaisie et Brunei, qui ont également des prétentions sur la zone - qui se chevauchent parfois.

Les États-Unis ont envoyé ces derniers mois des navires de guerre croiser à proximité d'îles contrôlées par Pékin, assurant ainsi défendre la «liberté de navigation» face à la «militarisation» opérée selon eux par l'armée chinoise.

«Lorsque les États-Unis ont un besoin urgent de contenir la Chine en mer de Chine méridionale, alors les normes de leurs soi-disant droits de l'homme peuvent devenir plus souples», a ironisé le Global Times, en référence à la levée de l'embargo malgré les condamnations répétées par Washington des manquements aux libertés au Viêt Nam.

Le «but ultime» de Washington est de «consolider la domination des États-Unis dans la région», a estimé le quotidien, en «tricotant» un «filet» autour de la Chine.

Mais cela risque de «transformer la région en poudrière», a averti de son côté dans un éditorial le China Daily, un journal anglophone officiel.

Malgré les tensions entre Pékin et Hanoï, la Chine reste cependant - de loin - le premier partenaire commercial du Viêt Nam.