L’archéologue français Eric Bourdonneau vient d’être nommé à la tête de l’antenne régionale de l’Ecole française d’Extrême-Orient (EFEO, voir encadré) au Cambodge où il dirige les fouilles du majestueux site de Koh Ker, l’ancienne capitale royale Khmère du Xe siècle située au nord du pays. Entretien à Siem Reap, dans les locaux de l’institution, avec ce chercheur qui s’est lancé dans une lutte pour la restitution des œuvres pillées.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Koh Ker, cette cité royale éphémère située à 80 km au nord-est d’Angkor ?

Pour deux raisons. Tout d’abord, parce que ce site majeur, contemporain des temples d’Angkor, avait vu naître au Xe siècle un culte particulier dédié à la divinité hindoue Shiva, le « Seigneur des Trois Mondes ». C’est un moment fondateur dans l’histoire du Cambodge ancien, lors duquel s’est instauré une relation nouvelle entre la royauté angkorienne et cette divinité tutélaire. Ensuite, parce que Koh Ker abritait des ensembles sculptés d’exception, que l’on ne retrouve nulle part ailleurs au Cambodge, et qui ont été systématiquement pillés dès les années 1970. Des dizaines de statues ont ainsi disparu.

Retrouver ces œuvres constitue donc une grande partie de vos recherches actuelles ?

En effet, nous avons commencé par reconstituer le programme iconographique des groupes sculptés disparus dans les deux principaux temples de Koh Ker*, en identifiant un à un les personnages ou divinités qui les composaient. Puis, nous avons déterminé le moment où ces statues avaient été dérobées pour les rechercher dans les collections publiques et privées où elles avaient pu aboutir. Des investigations sont toujours en cours.

Qu’avez-vous découvert au cours de ce véritable travail de détective ?

Contrairement à ce que le grand public s’imagine parfois, ce n’est pas pendant la terrible période du régime « Khmer Rouge » (1975-1979) que les plus grands pillages patrimoniaux ont été commis, mais « avant » et « après » ces temps tragiques, soit au début des années 1970, et surtout pendant les décennies 1980-1990. Pour que des pillages d’une telle ampleur puissent se produire, il faut en effet non seulement une situation de chaos, mais aussi une certaine mobilité des hommes… Sous les Khmers Rouges, une telle mobilité était exclue et les frontières du pays étaient fermées.

Avez-vous pu identifier certains des circuits empruntés ?

Une fois sorties du Cambodge, les sculptures ont transité par Bangkok (Thaïlande), pour rejoindre ensuite l’Europe occidentale, la Belgique, ou encore Londres (Angleterre). Au terme de ce parcours, un grand nombre ont ensuite été localisées dans des collections privées ou dans divers musées nord-américains.

En avez-vous retrouvées depuis ?

En mars 2011, nous avons repéré l’une des statues volées à Koh Ker dans une vente aux enchères chez Sotheby’s à New York. A l’issue d’un long bras de fer entre la maison de vente et le procureur de New York, l’œuvre a été finalement restituée au musée National de Phnom Penh, à la demande du gouvernement du Cambodge. Puis, en mai 2013, nous sommes parvenus à obtenir la restitution et donc le retour de deux autres sculptures. Elles étaient conservées au Metropolitan Museum of Art de New York depuis les années 1990… Une résolution à l’amiable a été trouvée avec Sotheby’s dès lors qu’ils s’engageaient à restituer la statue. La décision de restitution du MET a elle été « spontanée ».

Comment avez-vous procédé pour établir les liens entre les statues pillées et leurs temples d’origine ?

En premier lieu, à partir des études iconographiques : devant la présence avérée de tel personnage épique ou divin au sein d’un programme sculpté, nous pouvions déduire qu’à ses côtés se trouvait forcément tel ou tel autre. Et comme la statuaire de Koh Ker possède des caractéristiques stylistiques tout à fait uniques, il y avait assez peu d’hésitation possible devant des œuvres qui correspondaient par leur iconographie aux pièces manquantes du décor pillé. De plus, nous avions à faire à des statues en ronde-bosse monolithes avec leurs piédestaux : ceux-ci n’offrant aucune valeur marchande, les pilleurs avaient brisé au burin les statues à hauteur des chevilles, laissant les socles sur place. L’identification précise des personnages formant ces groupes sculptés, associée à l’examen des vestiges restés dans les temples, ont permis d’apporter les preuves concrètes de l’origine des œuvres.

Comment avez-vous utilisé la technologie 3D pour vous aider dans cette recherche ?

Les reconstitutions virtuelles en 3D nous ont permis de réintégrer l’ensemble de la statuaire dans le programme architectural du sanctuaire. Elles sont venues souligner la cohérence iconographique et stylistique des œuvres en rétablissant leurs liens avec les sites d’origine, un lien rompu par les pilleurs. Elles ont sans nul doute contribué à la force de la démonstration vis-à-vis de nos interlocuteurs…

Combien d’entre elles ont été restituées à ce jour ?

Nous sommes dans un processus de restitution sans précédent, qui concerne, je le redis, des pièces colossales de plusieurs tonnes. Le Cambodge a déjà pu obtenir la restitution de sept de ces sculptures, jusqu’alors conservées dans des musées américains –à Los Angeles, New York, Denver et Cleveland– ou ayant été proposées à la vente par Sotheby’s et Christie’s. Elles ont été restituées au Cambodge et sont désormais exposées au musée national de Phnom Penh. La dernière en date, la sculpture d’un Rama, a été rétrocédée il y a à peine trois mois, en mars 2016.

Peut-on dire que les pillages sont désormais moins importants au Cambodge ?

Absolument. Nous ne connaissons plus l’ampleur des pillages des années 1980 et 1990, où des camions entiers pouvaient partir chargés de statues ! Même si des temples isolés peuvent encore être localement victimes de vols de stèles ou de colonnettes, les choses sont devenues beaucoup plus compliquées pour les malfaiteurs. La situation de chaos est derrière nous.

L’expérience cambodgienne peut-elle servir d’exemple ?

C’est une expérience intéressante au regard de ce qui se passe au Proche Orient ou s’est passé en Afghanistan. Lorsqu’un pays riche en patrimoine bascule dans le chaos, le marché de l’art est très vite alimenté par des réseaux qui se mettent immédiatement en place. Dans le cas du Cambodge, ce marché n’a joué strictement aucun rôle de sauvegarde du patrimoine, contrairement à ce que laissent parfois entendre certains collectionneurs. La statuaire de Koh Ker a davantage souffert de ce trafic mercantile que du régime atroce des Khmers rouges.

Par Bernadette Arnaud - Sciences & Avenir - 7 juin 2016