C’est la première visite au « Myanmar » d’un haut responsable français depuis l’entrée en fonction du nouveau gouvernement, en avril.

Alors qu’il venait juste de s’entretenir, vendredi 17 juin, avec son homologue Aung San Suu Kyi, de facto dirigeante du pays, M. Ayrault a indiqué au Monde par téléphone depuis la capitale Naypyidaw, que la prix Nobel de la paix lui avait fait part de son souhait de voir la communauté internationale manifester de la « compréhension » à l’égard de son action.

La formule de la dirigeante birmane témoigne de l’agacement de cette dernière face aux critiques dont elle est l’objet à propos de la question des musulmans Rohingyas de Birmanie, persécutés par le précédent régime, pour la plupart apatrides et que même l’actuel gouvernement appele « Bengalis », pour bien marquer leur origine « étrangère ».

« Mme Suu Kyi a insisté sur le fait qu’elle souhaite que l’on reconnaisse davantage ce qu’elle fait en matière de droits de l’homme », a ajouté M. Ayrault. La prix Nobel de la paix, qui sait à quelle point la question est facteur de division et de violence dans un pays où l’opinion publique fait preuve d’une islamophobie virulente, a souvent été critiquée pour ne pas défendre publiquement les Rohingyas.

« Devant elle , j’ai utilisé le terme de Rohingya car c’est comme cela que l’on dit en France mais je n’emploierai pas ce mot en public : je sais à quel point c’est un sujet sensible et je ne suis pas là pour donner des leçons et compliquer les choses », a précisé M. Ayrault. Le choix français tranche avec celui des Américains : lors de la visite en Birmanie du secrétaire d’Etat John Kerry, en mai, ce dernier avait utilisé en public à plusieurs reprises le terme honni. Aung San Suu kyi avait auparavant « conseillé » à l’ambassadeur des Etats-Unis de ne pas employer ce nom...

Jean-Marc Ayrault a également rencontré le président, Htin Kyaw, ainsi que le chef des armées, le général Min Aung Hlaing. Le chef de la diplomatie française qui, lors d’une conférence de presse, avait insisté sur le fait que le « pouvoir civil doit être au-dessus de l’armée », a précisé au Monde que le général lui avait dit : « Sur certains sujets, mon action est conditionnée à l’approbation du pouvoir civil. » Sous entendu : sur d’autres sujets, ce n’est pas le cas, notamment à propos de la poursuite des combats avec plusieurs guérillas des différents groupes ethniques du pays. C’est là l’un des enjeux clés de l’équilibre des forces entre gouvernement et armée dans une Birmanie postdictatoriale.

La visite de Jean-Marc Ayrault, qui s’est conclue samedi à Rangoun, aura donné lieu à l’annonce d’un effort important de la France en Birmanie : une enveloppe de 200 millions d’euros de l’Agence française de développement (AFD) et le doublement de l’aide alimentaire avec l’attribution d’une somme de 1,4 million d’euros.

Par Bruno Philip - Le Monde - 18 Juin 2016