Qu’importe sa démarche boitillante, séquelle tenace suite à l’explosion d’une mine, des multiples opérations et des longs mois de convalescence, Tim Page, cheveux blancs, regard pétillant, dégage une énergie et une confiance qui interpellent.

Le Britannique foule pour la première le sol vietnamien en 1965, en tant que photographe de guerre pour l’agence de presse américaine UPI. À 21 ans, il parcourt les zones de combat les plus dangereuses du pays. Simplement armé de son appareil et de quelques pellicules, il parvient à capturer l’une des images les plus emblématiques de la guerre du Vietnam avant d’être gravement blessé en sautant sur une mine à Cu Chi, en banlieue de Hô Chi Minh-Ville, en sortant de l’hélicoptère.

Un projet photo pour comprendre

Rapatrié en urgence vers les États-Unis, ce dramatique épisode met un terme à sa carrière au Vietnam. Mais ce séjour le marquera à jamais. Il se consacre dès lors à l’Asie du Sud-Est et à ses nombreux conflits; ses photos font le tour du monde et l’imposent comme un grand photographe de guerre.

En 1997, il entreprend de réunir des clichés pris par des photographes des deux camps morts au combat au Vietnam. Il est épaulé par l’Allemand Horst Faas, un ancien correspondant à Saigon de l’agence américaine de presse AP. Cette dernière avait publié la célèbre photo de Nick Ut Em bé Napalm (La petite fille au Napalm), prix Pulitzer en 1973.

C’est ainsi que pendant plusieurs années, les deux hommes rendent visite aux familles occidentales et vietnamiennes des défunts photographes, en quête d’images de guerre. La collection de clichés fait le tour du monde, mais elle revient un jour en toute logique sur le sol vietnamien. En effet, ils offrent les photos au Musée des vestiges de guerre de Hô Chi Minh-Ville, pour qu’elles puissent y faire l’objet d’une exposition permanente.

Dans le même temps, Tim Page publie le livre intitulé REQUIEM. Par les photographes morts au Viêt Nam et en Indochine. L’ouvrage réunit les meilleurs clichés pris par 134 reporters-photographes ayant donc perdu la vie au cours de leur mission. Ces derniers, de 11 nationalités, ont été dépêchés sur place plusieurs années entre 1954 et 1975. Parmi eux, 72 journalistes vietnamiens, dont des noms connus comme Hô Ca, Bùi Dinh Tuy, Luong Nghia Dung et Trân Binh Khoi, seize américains, douze français et quatre japonais. On compte aussi des personnes de nationalité australienne, autrichienne, britannique, allemande, suisse, singapourienne et cambodgienne. Pour l’anecdote, il n’y a en fait qu’un seul d’entre eux qui survécu à la guerre, un soldat vietnamien officiant également comme reporter et dénommé Thê Dinh.

En 2010, Tim Page est désigné comme l’un des «cent photographes les plus influents de tous les temps» par le magazine Professional Photographer. Des livres ont été écrits sur lui, des films lui ont été consacrés, ainsi que de nombreuses expositions internationales.

Pour Tim Page, les soldats Viêt công sont des héros. «Neuf reporters-photographes de guerre sur dix ont été blessés par des bombardements, des mines et des tirs, sans compter les risques causés par le paludisme et la dysenterie. Comment ont-ils fait pour survivre ?, s’interroge le Britannique. Et je suis retourné au Vietnam pour chercher à comprendre l’esprit et la volonté des Viêt công (Le Front national de libération du Sud Vietnam, Ndlr), qui étaient prêt à mourir pour l’indépendance du pays». À ses yeux, la guerre du Vietnam demeure un trésor regorgeant encore une foule d’énigmes à résoudre.

Des formations pour les jeunes

Entre 2001 et 2006, durant ses nombreuses allées et venues au Vietnam, Tim Page veut mener un projet significatif, à l’instar de Requiem. Ainsi invite-t-il des illustres reporters sur place comme les Américains James Natchwey (lauréat du prix Rober Capa à cinq reprises) et Steven Northup, mais aussi le Britannique Gary Knight, pour animer des formations en photo de presse destinées à des journalistes vietnamiens fraîchement diplômés. Tim Page sert aussi de guide à de jeunes photographes du pays.

Lors de ses cours, Tim Page fait preuve d’exigence. Il préfère les clichés portant la valeur humaine plutôt que ceux reflétant simplement la réalité brute. D’autant qu’il sait parfaitement, de par son vécu, les horreurs de la guerre comme la valeur de la paix.

«L’appareil photo n’est pas une arme à répétition», remarque-t-il à plusieurs reprises. À chaque fois qu’il se rend sur le terrain avec les apprenants vietnamiens, il prend très peu de clichés, mais d’une justesse saisissante.

Le Britannique est prêt à consacrer des heures pour partager ses expériences. «Avant de prendre la photo, il faut observer minutieusement et chercher à comprendre à fond l’objet et le phénomène, souligne-t-il. Il faut aussi être passionné, patient et doué d’une vraie sensibilité».

Agence Vietnamienne d'Information - 17 juillet 2016