il s’agit des femmes thaïlandaises originaires des régions les plus déshéritées du royaume, qui partent en Europe trouver des maris afin de s’assurer une stabilité financière – mais aussi, éventuellement, affective – qu’elles ne trouvent pas chez elles… Cette migration, qui n’est pas forcément importante par le nombre, illustre un phénomène social non négligeable.

La chercheuse américaine Sine Plambech, docteure en anthropologie sociale et co-auteure avec Janus Metz du film de 2007 Love on Delivery (Amour sur commande), s’est concentrée sur le Danemark. Notamment le petit et lointain district de Thy (44 000 habitants), situé au nord du Jutland, où la population féminine thaïlandaise est passée en une vingtaine d’années de zéro à 575 !

La sociologue américaine en parle cette semaine sur le site thaïlandais Prachathai, spécialisé dans les questions sociales, politiques et de droits de l’Homme. Sine Plambech s’est penchée de près sur le cas de ces femmes, dont l’âge varie de la petite trentaine à la cinquantaine. Les discussions franches, parfois osées, qu’elle a eues avec elles au Danemark donnent une image contrastée, et plus complexe qu’on ne le croit, de la situation. Le phénomène serait ainsi issu d’une double réalité : la misère sexuelle d’hommes vieillissant en Europe et le besoin de sécurité financière de ces femmes qui, même si la Thaïlande est loin d’être un pays misérable, sont les dépossédées d’une société très inégalitaire.

« Les étrangers sont bien mieux que les Thaïs »

Sine Plambech a parlé avec de nombreuses femmes. Dans le film défilent Sommaï, la petite cinquantaine, ancienne « fille de bar » de Pattaya (« capitale » du sexe et de la débauche), qui a épousé il y a une vingtaine d’années un client danois ; Dak, femme de ménage dans un ferry qui circule entre Danemark et Suède ; Kae, la trentaine, qui vient de se marier avec un vieux garçon maladroit et timide de 37 ans, et a laissé un fils à la maison en Isan (une région pauvre du nord-est du royaume, qui sert de « réservoir » à domestiques, travailleurs journaliers et prostituées pour les riches de Bangkok) ; on y voit aussi Mon, autre trentenaire, qui a fui la Thaïlande et un mari violent pour devenir « masseuse » dans un bordel du Jutland…

L’équation est très simple, explique Sine Plambech : « Une femme qui travaille en Isan dans un champ de tapioca gagne 300 baht par jour 7,70 euros. Une autre qui travaille dans un élevage de poulets industriel près de Bangkok gagne 400 baht 10 euros ; si elle part au Danemark travailler dans une usine, elle se fera un salaire journalier de 85 euros ; et si elle se prostitue dans un salon de massage-bordel à Copenhague, elle peut gagner 400 euros à la journée… »

Dans Amour sur commande, les deux cinéastes avaient aussi choisi de suivre en Thaïlande une jeune femme de 23 ans, divorcée, mère d’un petit garçon : on y voit sa mère, paysanne pauvre, tenter de gentiment la persuader de trouver un « farang », un étranger, parce que, dit-elle, « une fois qu’on a payé l’électricité et le minimum vital, je ne m’en sors plus. Les hommes étrangers sont bien mieux que les Thaïs, ils te traiteront bien, ne te frapperont pas. En plus, tu pourras m’envoyer de l’argent du Danemark ».

Sommaï, l’ex-prostituée quinquagénaire mariée avec le Danois âgé, de retour au pays pour des vacances, approuve le discours de la mère de la jeune fille. Elle ajoute même : « tu pourrais aussi aller à Pattaya, avant… » « Aller à Pattaya », expression devenue synonyme, en thaï, de « aller se prostituer ».

« Mariées et fières de l’être »

A partir des années 1960, l’économie thaïlandaise a connu un boom sans précédent, qui a à la fois enrichi le pays et provoqué une inégalité sociale sans précédent. Depuis une quinzaine d’années, notamment grâce aux programmes appliqués par l’ancien premier ministre milliardaire Thaksin Shinawatra – renversé par un coup d’Etat militaire en 2006 – les régions les plus pauvres connaissent une croissance relative. Pas assez cependant pour « fixer » la population dans ces campagnes-là.

Une étude publiée par l’université Mahidol de Bangkok montre que l’Isan, ce Nord-Est regroupant vingt provinces le long de la frontière laotienne, continue de connaître un exode rural constant. A la fois vers Bangkok, mais aussi le Golfe persique, l’Europe (Danemark, Suède, etc.), ou même Israël. Environ 30 % des jeunes de moins de 18 ans sont des enfants de travailleurs migrants.

L’exil de ces femmes parties chez les Vikings solitaires et dépressifs trouver un mari est cependant peut-être moins caricatural qu’il n’y paraît, même si ces mariages de raison sont le fait de la rencontre de besoins et d’intérêts qui peuvent rapidement devenir sources de malentendus : « Mon, la prostituée du bordel du Jutelan..., ou Dak la femme de ménage du ferry ne sont pas les victimes de trafics d’êtres humains, comme l’on a tendance souvent à réduire le sort des Thaïlandaises en Europe. Elles sont mariées, et fières de l’être. Elles travaillent et envoient de l’argent à leurs familles », explique Sine Plambech.

L’intérêt de ces femmes est aussi réel que visible : en Isan, certains hameaux qui n’étaient faits que de masures en bois sont devenus des villages prospères où les familles des « mariées du Danemark » roulent en 4X4 de luxe : les seuls qui peuvent s’offrir de pareils engins ont envoyé des femmes à l’étranger. Cet échange de bons procédés entre corps et argent ferait-il bien l’affaire de tous ? Comme dit le Danois de 37 ans qui a épousé Kae : « Ma rencontre avec elle après l’avoir choisie sur des ph..., ça a été le plus beau jour de ma vie ! »

Par Par Bruno Philip - Le Monde - 15 Juillet 2016