Un long voyage dans une Birmanie plurielle. Une pérégrination vagabonde dans un «pays en chantier», aux côtés d’une «population traumatisée». Pendant plusieurs mois, la journaliste Sylvie Brieu a parcouru la Birmanie en curieuse insatiable et en voyageuse insatisfaite. Se refusant à avaler «une pâtée standardisée, prête à être consommée» sur ce pays lancé dans le grand chambardement de l’ouverture démocratique depuis six ans, elle a gagné les confins de la mosaïque ethnique qui compte 135 groupes différents. Sans jamais perdre de vue «les complexités de la culture et de la société du Myanmar.»

Rétive à toute généralité abusive, Sylvie Brieu voit «s’épaissir les reliefs anguleux de sujets identitaires sensibles». En experte des peuples autochtones auxquels elle a déjà consacré un livre en Amérique Latine, l’auteure est partie à la rencontre des Birmans et plus souvent des Birmanes qui racontent un pays en mutation.

Quand elle arrive la première fois en 2013, le pays s’est déjà ouvert aux vents de la démocratie. Initié par le président Thein Sein, un ex-général reconverti en réformateur prudent, le changement donne déjà le vertige quand on se souvient ce qu’était le régime des généraux au sortir du cyclone Nargis. Aung San Suu Kyi, l’opposante historique et présidente de la Ligue nationale pour la démocratie, a été libérée et vient d’être élue députée. La censure a été levée, les créations de syndicats et d’association ont été autorisées tout comme les manifestations, des centaines de prisonniers politiques élargis, les investisseurs étrangers arrivent sur la pointe des pieds, les sanctions internationales sont progressivement suspendues, etc. Mais l’ouverture promise et chantée –un peu rapidement- comme l’arrivée de lendemains radieux, se fait attendre. «On est allés un peu vite», confesse une Birmane qui s’inquiète du fossé riches/pauvres et confie ses «peurs pour l’avenir».

Sylvie Brieu découvre d’abord les «failles et les ambitions de Rangoun», cette ancienne capitale devenue une trépidante et chaotique métropole d’Asie du Sud-est. A mille lieux de la décrépitude des années 2007-2010 quand la cité honnie par la junte s’enfonçait dans la crise et l’abandon.

Puis, très vite, l’auteure gagne les régions périphériques, loin du cœur bamar du pays. Elle s’intéresse au rôle et au travail des femmes, à la vie villageoise, au tourisme responsable, comme au développement durable. Toujours en empathie bienveillante avec les Birmans, toujours en observatrice alerte à traquer la présence d’un policier en civil, à s’agacer d’une novlangue xénophobe qui évoque la «race myanmar». Avec le sens du détail coloré et un peu bavard, Sylvie Brieu raconte ses voyages en bus trop climatisés, en «pétrolette vintage», dans un avion de fortune, sur «l’autoroute de la mort» entre Rangoun et Mandalay. Et note ces slogans qui font irruption sur les bords des routes, dans les colonnes des médias et sur les murs de bâtiments.

Son journal de bord entraînant et engagé est une succession de rencontres vivantes et animées de Birmans qui défendent la vigueur et l’autonomie de la culture menacée par l’ouverture du régime et l’appétit des intérêts financiers et étrangers pour le grand gâteau: «un des problèmes de fonds reste le partage des ressources naturelles», juge Lahpai Seng Raw, l’activiste Kachin, cofondatrice de l’ONG Metta qui se désole que les sanctions aient été levées au moment où les Rohingyas (minorité musulmane apatride, ndlr) étaient massacrés et les Kachins bombardés. Elle est avec une agricultrice de Bagan. Elle croise Ashin, un «moine très très célibataire» et rieur à Mandalay. Un jeune iman, Myo Win, défend l’idée d’un pays multiculturel au sein de son association Smile.

Sur la route des «semeurs de paix en quête de tolérance», elle se rend en zone kachine, pas loin des zones de guerre entre les rebelles indépendantistes et l’armée nationale, la Tatmadaw. Partage une soupe de maïs et de porc avec des catholiques chins dans l’ouest du pays, croise Pascal Khoo Thwe, l’écrivain de l’ethnie Kayan, l’auteur du passionnant Odysée Birmane (Gallimard), se perd dans l’Etat Rakhine où «une majorité des bouddhistes ont peur des musulmans et craignent d’être envahis».

La Birmanie de Sylvie Brieu est le reflet riche d’un pays tout en tensions et en diversités souvent contrariées. L’auteure a saisi le pays dans ses confins, au moment où il s’ouvre. Avant qu’une partie ne disparaisse pour de bon.

Birmanie, les chemins de la liberté de Sylvie Brieu - Albin Michel. 378 pages. 22 euros.

Par Arnaud Vaulerin - Libération - 28 juillet 2016