Au début, on pense à Marguerite Duras, forcément. L’héroïne est une jeune expatriée, Juliet, fille de l’ambassadeur d’Australie au Vietnam. Elle découvre le sexe et ce qu’elle croit être l’amour dans la chaleur des orages, les bruits de klaxon et les odeurs de pourriture et d’épices d’un Hanoi intemporel. Certes, l’amant n’est pas chinois mais on ne l’apprend pas tout de suite, il a «des yeux de chat sauvage», il est bien plus âgé, et elle s’offre à lui comme on s’offre à ce moment de la vie, corps et âme. On le sait dès la première seconde de leur rencontre. «Je me souviens de cette légèreté, si bien, lui en train de planer qui en devenait si beau, il chantait en tournant, sévère, engorgé de bonheur, grave soudain d’être heureux. Volaient à son visage mes yeux, je me souviens, qui s’accrochent éblouis à sa légèreté et qui dévorent d’envie la beauté rigide de ses traits, la dévorent comme deux insectes avides de boire la lumière.» C’est vorace, c’est moite, c’est passionné, et l’on sait aussi, dès la première seconde, que cette histoire-là ne peut se terminer bien. L’intrigue se joue entre quatre personnages, ou plutôt trois, un homme et deux femmes, dont l’une est une ombre dévorante.

Et puis l’on oublie Duras, un peu. L’Eveil est un récit d’initiation, comme l’Amant, mais l’intrigue a son ressort propre et surtout l’écriture est très différente. Quand celle de Duras est tout en sobriété, sèche parfois, celle de Line Papin est foisonnante et volubile, un peu trop par moments. Elle roule, elle s’étale, elle se repaît des senteurs et des émotions les plus extrêmes.«Il y a quelque chose en dessous de moi, à l’intérieur, quelque part, quelque chose de terriblement puissant et que j’ignore. C’est cette chose électrique qui couvait, elle est en dessous maintenant, de nous… Je dois y retourner, c’est insupportable de le savoir ici, lui qui marche détenteur de mon secret, du secret de mon corps, qui marche et vit non loin. Non, il ne s’agit pas encore de l’éveil, du vrai, c’est mon attention seule qu’il éveille pour l’instant, et c’est en dessous, plus loin, que nous allons éclore et tomber et rouler.»

Ce qui frappe le plus, c’est l’incroyable maturité de ce premier roman. Difficile de croire que l’auteur a 20 ans. Line Papin est née à Hanoi - où elle a vécu jusqu’à l’âge de 10 ans - d’une mère vietnamienne et d’un père français. «J’avais envie d’écrire tous les souvenirs que j’avais, les sensations, les bruits, les odeurs», nous a-t-elle confié, assurant avoir découvert Duras après avoir achevé l’écriture de l’Eveil et y avoir en effet retrouvé beaucoup de sensations similaires aux siennes. Line Papin a entamé ce livre il y a trois ans, à l’âge de 17 ans, et l’a envoyé en décembre à Stock par la poste. Elle dit écrire depuis toujours et se nourrir essentiellement de la lecture des grands classiques, Hugo, Dostoïevski, Zola, Camus, Kafka. Elle entame un master d’histoire de l’art tout en songeant à un second roman. Ce sera sans doute difficile, car elle a mis beaucoup d’elle-même dans celui-ci, mais elle a assez de talent pour y parvenir.

Line Papin L’Eveil Stock, 251 pp., 18,50 €.

Par Alexandra Schwartzbrod - Libération - 26 août 2016