Dans Vientiane, on a déployé de fières banderoles exaltant les promesses d’un futur triomphant. Elles flottent de concert avec le drapeau rouge à la faucille et au marteau – on est ici en terre communiste. Post-communiste, plutôt : depuis 1986, le marxisme-léninisme à la sauce lao a été quelque peu édulcoré par le retour à l’économie de marché, pudiquement baptisé « nouveau mécanisme économique ».

La République démocratique et populaire lao, qui assume cette année la présidence tournante de l’Asean, accueille un invité de marque qui devrait donner un vernis de légitimité à l’un des régimes les plus répressifs d’Asie. Barack Obama, arrivé à Vientiane lundi, est le premier président américain à y venir depuis la guerre du Vietnam. Visite historique, héritage douloureux : les Etats-Unis ont mené, du milieu des années 1960 à celui des années 1970, une guerre dite « secrète » dans cette ancienne colonie française.

Les bombardiers de l’US Air Force pilonnèrent les positions des soldats nord-vietnamiens infiltrés au Laos aux côtés des communistes laotiens. « Ce fut une guerre secrète… Cela a fait du Laos le pays le plus bombardé, plus que l’Allemagne ou le Japon », a rappelé le président américain, soucieux de regarder en face « l’héritage douloureux de la guerre ». M. Obama a annoncé une enveloppe de 90 millions de dollars (80 millions d’euros) d’aide pour le déminage et devrait visiter mercredi à Vientiane un centre de soutien aux victimes de bombes.

Régime à parti unique

Depuis sa prise de pouvoir en 1975, le Parti révolutionnaire populaire lao s’est imposé comme l’instance unique du pouvoir : clans et familles issus de la révolution dirigent ce pays de 7 millions d’habitants. Le régime à parti unique, dont l’apparente placidité est trompeuse, a banni toute liberté d’expression et étouffe dans l’œuf toute dissidence.

Quant aux courageux qui ont osé manifester leur opposition au régime, ils sont en mauvaise posture. Dernières victimes en date de la répression, selon la Fédération internationale des droits de l’homme, trois jeunes gens, deux garçons et une fille, qui travaillaient à Bangkok et avaient commis l’imprudence de diffuser en mars sur Facebook des commentaires acerbes dénonçant la corruption, la déforestation et les violations des droits de l’homme. Ils ont été obligés de faire amende honorable à la télévision et sont depuis détenus sans possibilité de communiquer.

Un autre activiste partisan de la démocratie, Boutanh Khammavong, est emprisonné depuis 2015. Il a été condamné à quatre ans de prison pour avoir lui aussi critiqué le régime sur Facebook. Restent également derrière les barreaux deux membres d’un ex-mouvement étudiant, Thongpaseuth Keuakoun et Sengaloun Phengpanh. Ils croupissent en cellule d’isolement depuis 1999 dans la prison de Samkhe, à Vientiane, pour avoir tenté d’organiser des manifestations pacifiques en faveur de la démocratisation. Ils ont été condamnés à vingt ans de prison pour avoir « mis en danger la sécurité nationale ».

Tout cela sans compter les disparus. Tel Sombath Somphone, travailleur social et porte-parole non politique de la voix des paysans : arrêté à un carrefour de Vientiane par des policiers le 15 décembre 2012, on n’a plus jamais entendu parler de lui. « Je n’aurais jamais imaginé que quelque chose comme ça puisse se produire », confie au Monde Shui Meng, l’épouse singapourienne du disparu. « Au plus haut niveau, on dit ne pas savoir ce qui s’est passé. Moi, ce que je veux, c’est que toute la vérité soit faite. On a peut-être tué mon mari. Je veux savoir ce qui s’est passé », assène avec tristesse et colère cette ancienne sociologue.

Lutte contre la déforestation illégale

Le 10e Congrès du parti, qui s’est tenu en janvier, a provoqué d’importants changements politiques, dont les conséquences restent néanmoins difficiles à cerner dans ce système qui est l’un des plus opaques d’Asie. La vieille direction est partie en retraite ou a été écartée, remplacée par des dirigeants de la jeune garde. Bounyang Vorachit, 78 ans, est devenu président de la République et l’ancien ministre des affaires étrangères Thongloun Sisoulith, 70 ans, nommé premier ministre. Ce dernier a fait de la lutte contre la corruption et la déforestation illégale ses chevaux de bataille. On dit qu’il est assez populaire, bien plus que son prédécesseur.

Sur le plan économique, le pays a joui d’une forte croissance, supérieure à 7 % depuis dix ans, grâce d’abord à la Chine, premier investisseur. Mais les succès ont surtout bénéficié à une nouvelle bourgeoisie citadine, provoquant de surcroît des écarts de richesses importants en milieu urbain.

La position du Laos, pays enclavé, impose à ses dirigeants de pratiquer un numéro d’équilibriste permanent pour accommoder tous ses voisins. Selon des sources diplomatiques concordantes, il semble que la nouvelle direction du parti ait pris quelques distances avec la Chine et renforcé ses liens avec son allié de toujours, le Vietnam.

Les observateurs en veulent pour preuve le fait que l’ancien ministre des finances, Phoupet Khamphounvong, ait été écarté pour corruption et placé en résidence surveillée. La trop grande implication de dirigeants dans de juteux projets chinois a fini par exaspérer certains dans l’appareil, inquiets que le pays soit pris dans l’orbite de ce puissant voisin.

Par Bruno Philip - Le Monde - 6 Septembre 2016


Au Laos, Barack Obama veut réparer les torts des Etats-Unis

Le président américain évoque à Vientiane la «responsabilité morale» de son pays d’aider les Laotiens, le peuple le plus bombardé de l’histoire

C’est longtemps resté l’une des guerres les moins biens documentées du XXe siècle. Peu d’Américains en ont conscience aujourd’hui encore. De 1963 à 1974, les bombardiers de l’US Air Force ont pilonné le Laos – un Etat neutre – à raison d’un obus toutes les huit minutes en moyenne. Durant huit ans, 2 millions de tonnes de bombes se sont ainsi déversées sur un territoire cinq fois plus grand que la Suisse.

Proportionnellement à la population, le Laos a été bien davantage bombardé que l’Allemagne nazie ou le Japon fasciste. «Il pleuvait des bombes», a expliqué à Vientiane Barack Obama, premier président américain en exercice à se rendre dans la capitale laotienne. «C’est pourquoi nous avons la responsabilité morale d’aider ce pays.»

Pas d’excuses

Tout comme à Hiroshima, Barack Obama s’est abstenu de présenter les excuses des Etats-Unis pour ce crime guerre, la population civile ayant été la première victime de cette agression secrète menée par la CIA pour isoler les communistes du Nord-Vietnam. Au Japon, le président avait évoqué la mort tombant du ciel à propos de la bombe atomique, au Laos il a eu recours à une métaphore météorologique.

Lire aussi: La croisade antinucléaire d’Obama à Hiroshima: «Il y a 71 ans, la mort est tombée du ciel»

Cet exercice de contrition, ponctue la dernière tournée asiatique d’un président qui se sera rendu à onze reprises dans la région en huit ans. L’étape laotienne, justifiée par un sommet de l’ASEAN, l’Association des Etats du Sud-est asiatique, avait une double signification. Fidèle allié de Pékin, le régime communiste toujours en place à Vientiane n’en est pas moins désireux de diversifier ses relations. Après le Vietnam, c’est une façon pour Washington de reprendre pied dans l’ex-Indochine à l’heure de son réengagement dans le Pacifique.

Les bombes tuent encore

Le déplacement de Barack Obama s’inscrit par ailleurs dans une série de gestes décisifs pour changer l’image des Etats-Unis et tourner une page d’histoire. Après Cuba, l’Iran et la Birmanie, Washington rétablit pleinement le contact avec un Etat victime de longue date de la politique américaine. Car aujourd’hui encore la population souffre des bombardements passés, en particulier dans les campagnes reculées du pays.

Chaque année, des dizaines, voir des centaines de personnes sont victimes de bombes à fragmentations américaines disséminées sur près de 50% du territoire. Depuis la fin de la guerre, 20 000 personnes ont été tuées ou blessées. Les ONG actives au Laos dans le déminage estiment que sur les 270 millions de sous-munitions issues de ces armes 30% n’ont pas explosé.

90 millions de dollars d’aide

Ces vingt dernières années, les Etats-Unis ont financé à hauteur de 4,2 millions de dollars par an les travaux de déminage au Laos, indiquait en début de semaine Legacies of War. Ce groupe américain de défense des victimes rappelle qu’à l’époque de la guerre, le coût des bombes se déversant sur le Laos s’élevait à 17 millions de dollars quotidiennement.

Barack Obama a promis que ces trois prochaines années, l’aide au déminage et aux victimes s’élèverait à 30 millions de dollars par an, de quoi accélérer le travail d’assainissement. «Des villages et des vallées entières ont été anéantis» par les bombardements, a expliqué devant une audience d’un millier de personnes à Vientiane Barack Obama. «D’innombrables civils ont été tués. Ce conflit doit nous rappeler que, quelles qu’en soient les causes, quelles qu’en soient les intentions, la guerre a un coût désastreux, en particulier pour les hommes, les femmes et les enfants innocents.»

Par Frédéric Koller - Le temps (.ch) - 7 Septembre 2016