Eternité n’est pas un film comme les autres. Tran Anh Hung, réalisateur de L’odeur de la papaye verte (1993) et La ballade de l’impossible (2011), fait partager la vie de femmes pendant plus d’un siècle au travers de petits moments de leur vie presque sans dialogue. Il s’est inspiré de L’élégance des veuves (Actes Sud) d’Alice Ferney pour cette fresque magnifique. « Mon film est très compréhensible bien qu’il puisse déstabiliser parce qu’il joue plus sur la sensation que sur la narration », confie-il à 20 Minutes.

L’influence de Terrence Malick

Le cinéaste ne se fâche pas quand on lui parle de l’influence de Terrence Malick sur son œuvre. « Je trouve que son film Le nouveau monde (2006) a ouvert la porte à une nouvelle écriture pour le cinéma en parvenant à un degré d’évocation poétique, estime Tran Anh Hung. Il a permis de faire le deuil de la psychologie pour laisser le spectateur être happé par ce qu’il voit. » Eternité montre ce que vivent ces personnages par petites touches impressionnistes en laissant les comédiennes - Audrey Tautou, Bérénice Bejo et Mélanie Laurent - évoluer comme dans un ballet pour faire ressentir leurs joies et leurs épreuves.

Les souvenirs des héroïnes

Les êtres s’aiment, se perdent et se déchirent sans que la dramaturgie prenne une place prépondérante dans ce poème filmé au titre évocateur. « Il vient de Montherlant qui disait qu’éternité est l’anagramme d’étreinte mais, il n’a pas signification que de faire remarquer que la rencontre d’un homme et d’une femme débouche sur des enfants et en un cycle éternel », insiste le cinéaste. On ne s’ennuie pas une seule seconde tant le mouvement de la vie nous emporte dans un monde délicatement restitué. « J’ai choisi de ne montrer que des instants dans l’existence de mes héroïnes, comme s’il s’agissait de leurs souvenirs, et de laisser imaginer le reste », précise le cinéaste.

Un morceau de beauté

Tran Anh Hung reconnaît volontiers avoir eu une approche très instinctive de sa réalisation. « J’avais l’impression d’être habité par un félin, avoue-t-il et cela me rassurait. J’ai demandé aux acteurs de me faire confiance en leur promettant que l’expressivité du film nous dépasserait tous. » Les comédiennes sont sublimées par des plans dignes de tableaux animés bouleversants. « Si le public sort de mon film en emportant un petit morceau de beauté, je serais heureux », conclut Tran Anh Hung. C’est totalement émerveillé qu’on quitte la salle de cinéma.

Par Caroline Vié - 20 Minutes - 7 Septembre 2016


Tran Anh Hung, cinéaste radical à la recherche du temps perdu

Où l’on retrouve l’auteur de L’Odeur de la papaye verte et d’À la verticale de l’été et sa fascination pour le non-dit, le temps suspendu, le culte des ancêtres, l’amour conjugal et familial et la force de l’âme féminine qui jamais ne dévie de sa voie. Chez Tran Anh Hung, l’image est souveraine !

« Ma conception de l’image est qu’elle doit être évocatrice. Elle ne doit pas servir à raconter une histoire. Elle doit obligatoirement évoquer. Quand il voit cette image, le spectateur est à la fois dans l’image, dans l’histoire. Il est bien, il n’est pas perdu. En même temps, cette image doit le faire divaguer. Il doit être saisi par des ramifications poétiques venant de l’image, du son, d’un mot entendu, d’un éclat de lumière sur une surface d’eau. L’image doit servir cette idée-là. »

– L’art du non-dit.

« C’est important pour moi. C’est une manière d’impliquer le spectateur. Tout en voyant le film, il doit formuler des choses qui ne sont pas exprimées. Ainsi, il se regarde lui-même. Pour combler le non-dit du film, il est obligé de puiser dans sa propre sensibilité. »

– Pas de dialogues durant les trente premières minutes du film.

« On a fait un travail particulier avec les acteurs. J’attendais d’eux une pure présence. Quand ils apparaissent, il faut qu’on ait envie de regarder leur visage.

Il faut que ces visages dégagent une humanité correspondant à l’ambiance du film. Du coup, le peu des choses qu’ils ont à dire revêt énormément d’importance. Il fallait qu’ils rendent ça précieux.

Je leur disais «Goûtez bien ces mots avant de les prononcer afin qu’ils parviennent au spectateur avec une certaine saveur». »

– L’importance de la voix off qui précède même parfois le récit.

« La voix off, ce sont les mots d’Alice Ferney. J’ai été ému par son expression. L’émotion venait de la phrase, de l’enchaînement des phrases, de leur juxtaposition, de la musicalité, de l’articulation de la pensée.

J’ai tenu à ce que ces phrases soient dans le film, que son talent littéraire soit visible. »

– La condition féminine.

« Je ne fais que donner une trace, un témoignage de la condition de la femme. Elles ont vécu de cette manière-là, à cette époque-là. Je ne porte pas de jugement car le sujet du film est davantage sur l’écoulement du temps : comment faire ressentir une émotion particulière au spectateur en lui donnant la sensation d’un temps irrépressible. »

– Les actrices sont filmées comme des pierres précieuses.

« J’aime l’idée que l’image soit précieuse. Qu’elle n’est pas faite juste pour raconter une histoire. Qu’il y ait une qualité iconique est important pour moi. Que le spectateur parte en gardant cela en mémoire. »

– Le culte des ancêtres, le poids du milieu social.

« Vous qui êtes français, vous parlez de poids. Pour moi qui suis vietnamien, cette notion de poids n’existe pas. Je n’ai aucun héritage de cette société. Je viens d’un milieu pauvre, vietnamien et je découvre un pays dont je n’ai même pas hérité une chaise.

Ce qui m’a intéressé dans le livre d’Alice Ferney, c’est cette émotion poignante qui vient du temps qui passe, du fait qu’on vive et qu’on meure. C’est ça qui compte. Le reste n’a aucune importance. »

– L’amour conjugal compte beaucoup dans votre œuvre.

« Il s’exprime notamment lors de la scène des noces de Mélanie Laurent et Jérémie Renier. On les voit longuement marcher dans un jardin. Ce qui se passe sur leur visage dit toutes les incertitudes de la vie conjugale. Il y a aussi l’amitié entre les deux couples. Une amitié si forte qu’elle permet au film de se terminer d’une manière dont je dirais qu’elle est naturelle. Et puis il y a quelque chose qui est de l’ordre de la bienveillance, de la bonté, qui traverse le film. Si en quittant la salle, un spectateur apporte un sentiment de beauté et de bonté chez lui et éprouve le besoin de se réconcilier avec quelqu’un de sa famille, ce serait merveilleux. »

La Voix du Nord - 6 Septembre 2016