Depuis le putsch, des opposants au gouvernement ont été placés en détention par dizaines, même si leur nombre exact n'a jamais été annoncé officiellement. Dans un rapport à l'appui de ses accusations, Amnesty International dit avoir les preuves de 74 cas de torture par des policiers ou des soldats et souligne que les décrets publiés par les militaires depuis le coup d'Etat permettent aux autorités de détenir des individus au secret. L'ONG cite des allégations de passage à tabac, d'étouffement à l'aide de sacs en plastique, de simulations de noyade ou de torture à l'électricité. "Habilités par des lois qu'ils ont fabriquées eux-mêmes, les dirigeants militaires ont permis à une culture de la torture de s'épanouir. Les auteurs n'ont aucun compte à rendre et il n'y a pas de justice pour les victimes", a déclaré Rafendi Djamin, directeur d'Amnesty pour l'Asie du Sud-Est et le Pacifique.

Le général Sansern Kaewkamnerd, porte-parole du bureau du premier ministre, a rejeté les accusations d'Amnesty. "Nos enquêtes sur de telles allégations n'ont montré aucun signe de torture. Je n'ai vu aucun signe de torture et le peuple thaïlandais n'a vu aucun signe de torture", a-t-il dit. En mars dernier, le pouvoir a donné l'autorisation aux militaires de procéder à des interpellations, estimant que les policiers n'étaient pas assez nombreux pour faire face à la criminalité. Un décret d'avril 2015 autorise l'armée à maintenir des personnes en détention sans aucune charge pendant une durée maximale de sept jours.

Le Figaro avec Reuters - 28 Septembre 2016


Thaïlande. L’armée a instauré une culture de la torture

Depuis qu’elles ont saisi le pouvoir lors d’un coup d’État en 2014, les autorités militaires thaïlandaises ont permis à une culture de la torture et de mauvais traitements de se développer dans tout le pays, des soldats et des policiers prenant pour cible des insurgés présumés, des opposants politiques et des personnes issues des couches les plus vulnérables de la société, écrit Amnesty International dans un nouveau rapport rendu public mercredi 28 septembre.

Ce rapport, intitulé “Make Him Speak by Tomorrow”: Torture and Other Ill-Treatment in Thailand, fournit des informations sur 74 affaires de torture et d’autres formes de mauvais traitements aux mains de soldats et de policiers, et notamment de cas de passage à tabac, d’asphyxie au moyen de sacs en plastique, de strangulation manuelle ou avec une corde, de simulacre de noyade, de décharges électriques sur les parties génitales et d’autres formes d’humiliation.

« La Thaïlande peut bien affirmer sévir contre la torture, les actes en disent plus long que les paroles. Enhardis par des lois qu’ils ont conçues, les dirigeants militaires thaïlandais ont permis à une culture de la torture de proliférer, sans que les auteurs ne soient tenus de rendre des comptes et sans que les victimes ne puissent obtenir justice », a déclaré Rafendi Djamin, directeur pour l’Asie du Sud-Est et le Pacifique à Amnesty International.

La loi martiale et des décrets consécutifs au coup d’État ont autorisé les soldats à placer des personnes en détention au secret dans des sites non officiels pour une durée pouvant aller jusqu’à une semaine, période pendant laquelle de nombreuses victimes rencontrées par Amnesty International affirment avoir été soumises à la torture et à d’autres formes de mauvais traitements.

La police thaïlandaise recourt également à la torture et à d’autres formes de mauvais traitements contre de nombreuses personnes : migrants, consommateurs de stupéfiants présumés et membres de minorités ethniques, entre autres. Ces violations seraient en hausse depuis le coup d’État.

Dans un environnement où rares sont les personnes qui osent critiquer les autorités publiquement, et où les défenseurs des droits humains risquent des poursuites en diffamation lorsqu’ils s’expriment haut et fort sur la torture, de nombreux cas de torture et d’autres formes de mauvais traitements sont passés sous silence. Le rapport présente les témoignages choquants de victimes et de leurs proches, préservant leur anonymat pour des raisons de sécurité.

« Abattez-moi s’il-vous-plaît et envoyez mon corps à ma famille »

Peu après le coup d’État, « Tul » - le nom a été modifié - a été arrêté par l’armée et retenu dans un lieu inconnu pendant sept jours, durant lesquels il a été torturé à de nombreuses reprises, et notamment passé à tabac.

« Ils m’ont maintenu un sac en plastique sur la tête jusqu’à ce que je perdre connaissance, puis ils m’ont versé un seau d’eau froide dessus », a-t-il dit à Amnesty International. « J’ai reçu des décharges électriques sur le pénis et le torse. J’étais attaché, les jambes entravées et le visage couvert de ruban adhésif et d’un sac en plastique. »

Après ce qu’il a décrit comme « le pire jour » de cette épreuve, « Tul » a demandé aux soldats de le tuer. « Abattez-moi s’il-vous-plaît », a-t-il supplié ses tortionnaires, « et envoyez mon corps à ma famille ».

Un grand nombre des victimes de torture ayant parlé avec Amnesty International ont dit qu’elles avaient été torturées au cours de leurs sept premiers jours de détention - période pendant laquelle l’armée est autorisée à les incarcérer dans des lieux non officiels, sans aucun contact avec le monde extérieur ni autre garantie contre les mauvais traitements.

« Rutkee », une autre victime de torture, a subi un véritable calvaire, tant physiquement que psychologiquement. Il a été frappé de manière répétée, soumis à un simulacre de noyade, asphyxié avec un sac poubelle sur la tête, étranglé avec un câble, et menacé à l’aide d’armes à feu et de grenades. Des soldats lui ont également tiré sur le pénis et l’ont privé de sommeil.

« Faites-le parler d’ici demain »

Le rapport révèle qu’une culture qui permet et encourage la torture s’est répandue au sein de l’armée thaïlandaise. Une des personnes interviewées dans le cadre du rapport, un ancien commandant de l’armée thaïlandaise, a déclaré que les soldats chargés d’interroger un détenu se voient souvent ordonner de « le faire parler d’ici demain ».

« Un soldat se fait sanctionner s’il n’obtient pas de résultats », a déclaré cet ancien commandant à Amnesty International. « Dans l’armée, les gens utilisent la force pour contrôler, pas leur intellect. Un ordre est définitif ... Si vous n’obtenez pas de résultats, vous être sanctionné. »

Les dispositions juridiques favorisant la torture

Bien que la Thaïlande soit partie à la Convention des Nations unies contre la torture et soit légalement tenue de respecter les dispositions de celle-ci, il n’existe toujours aucune loi dans le pays qui érige la torture en infraction. La législation thaïlandaise habilite par ailleurs les juges à déclarer recevables des « éléments de preuve » obtenus sous la torture. Peu de plaintes donnent lieu à des enquêtes, et les poursuites sont donc encore plus rares.

Cet état de fait est exacerbé par un cadre juridique mis en place à la suite du coup d’État, qui accorde aux soldats le pouvoir d’arrêter des personnes de manière arbitraire, de les incarcérer jusqu’à sept jours dans des lieux inconnus où les actes de torture ne peuvent être vus et les souffrances des victimes ne peuvent être entendues.

Le texte sur la loi martiale - en vigueur dans le sud, sujet à l’agitation, depuis 2006 sans discontinuer - et une série de décrets pris après le coup d’État par le Conseil national pour la paix et l'ordre (nom de la junte au pouvoir) l'emportent sur les garanties existantes contre la torture prévues par le droit thaïlandais. Amnesty International a découvert que la torture et d’autres formes de mauvais traitements sont utilisées de manière plus intensive par les interrogateurs militaires durant les périodes de détention non officielles créées par ces lois.

« La plupart des victimes ont trop peur de parler. Lorsqu’elles se plaignent, les tribunaux ont tendance à les ignorer. Et pourtant, les mêmes tribunaux acceptent volontiers les aveux obtenus sous la torture, même après que les personnes concernées reviennent sur leurs déclarations. Les tortionnaires ne sont pas punis pour leurs crimes mais les victimes subissent une injustice après l’autre », a déclaré Rafendi Djamin.

Peu après le coup d’État, « Lert » - le nom a été modifié - a été interrogé jusqu’à 10 heures par jour sur une période de quatre jours, durant laquelle on l’a privé d’eau. Deux ou parfois trois hommes l’ont frappé durant les interrogatoires, utilisant leurs poings, leurs pieds et un pistolet.

Ces coups, a déclaré Lert, avaient pour but de le forcer à avouer. Le deuxième jour de l’interrogatoire, un des soldats a dit : « Aujourd’hui il faut que tu parles, ou ta famille va avoir des ennuis. Je sais où elle vit. »

Vers une Thaïlande sans torture

Le rapport d’Amnesty International recommande cinq mesures simples que les autorités thaïlandaises pourraient prendre afin de remédier aux défaillances juridiques et institutionnelles qui favorisent la torture.

Il préconise notamment de mettre fin aux détentions non officielles, d’ériger la torture en infraction, d’interdire l’utilisation d’« éléments de preuve » obtenus par le biais de la torture et d’autres formes de mauvais traitements, d’enquêter sur les allégations de torture et de traduire les responsables présumés en justice, de créer un organe indépendant chargé d’effectuer un suivi des centres de détention, et de proposer des recours aux victimes.

« La torture ne fait pas qu’humilier la victime. Elle avilit son auteur, le vidant de son humanité. Les garanties visant à prévenir la torture ne protègent pas seulement les détenus. Elles protègent aussi les fonctionnaires en uniforme qui les ont sous leur responsabilité, ainsi que l’État qu’ils représentent », a déclaré Rafendi Djamin.

La Thaïlande prépare actuellement un projet de loi sur la prévention et l’éradication de la torture et des disparitions forcées, qui érigerait en infraction la torture et mettrait en place d’autres garanties contre celle-ci.

« Si cette nouvelle loi est mise en conformité avec la Convention des Nations unies contre la torture, et garantit en particulier des enquêtes indépendantes sur les allégations de torture, cela représenterait une avancée importante vers l’éradication de ces violations en Thaïlande », a déclaré Rafendi Djamin.

Amnesty International - 28 septembre 2016