Le décès du roi Bhumibol Adulyadej après un règne de 70 ans risque d’accentuer l’instabilité politique dans un royaume sous régime militaire et divisé entre partisans du statu quo et promoteurs du changement social, mais aussi de poser un problème profond d’identité dans une société qui a perdu sa principale autorité morale.

Dans les faits, l’état de santé du roi ne lui permettait plus d’exercer véritablement ses fonctions de monarque constitutionnel depuis quelque temps. Les militaires, qui se sont emparés du pouvoir en mai 2014 en renversant le gouvernement élu de Yingluck Shinawatra, avaient conclu un modus operandi avec le prince héritier Vajiralongkorn: ils facilitaient sa montée sur le trône et garantissaient la stabilité durant la succession, et le prince, un militaire de carrière, s’abstenait d’intervenir dans les affaires militaires et politiques.

Prince autoritaire

De l’avis d’un universitaire basé en Thaïlande qui souhaite garder l’anonymat, il est peu probable que le prince se montre «docile» une fois sur le trône. L’envie d’imprimer sa marque, la longue attente pour accéder au trône, un caractère que ses proches disent très autoritaire sont autant de facteurs qui donnent l’impression qu’il sera un souverain interventionniste. Cela ouvre la porte à de possibles tensions avec une junte qui souhaite se maintenir au pouvoir, et à de multiples incertitudes à un moment où le pays traverse une transition douloureuse entre un système dominé par une oligarchie militaro-bureaucratique et une société plus démocratique et plus participative.

Dans l’immédiat, le gel de toutes les activités politiques qui va intervenir après le décès du roi pourrait amener à un report des élections prévues pour l’instant à la fin de 2017. Mais la succession va aboutir à un affaiblissement de l’institution monarchique, laquelle a été dominante depuis au moins le début des années 1960. Le principal ferment d’union nationale va se dissoudre. Un vide va se créer, qui ne pourra être rempli dans un premier temps que par les militaires. On va passer d’une armée monarchisée à une monarchie militarisée.

Armée du roi

Militaires et monarchie ont entretenu une relation mutuellement bénéficiaire depuis cinq décennies. Se donnant pour mission prioritaire la «protection de l’institution royale», les militaires ont soutenu la monarchie et ont été définis en grande partie par elle. Cette association avec un roi vénéré a donné à l'armée une légitimité qui lui a permis de protéger ses intérêts et de refuser de se soumettre au contrôle des gouvernements civils. La disparition de ce monarque risque dès lors de poser un grave problème d’identité pour l’armée, laquelle a toujours été plus une armée du roi qu’une armée du peuple.

Par Max Constant - Le Temps (.ch) - 13 Octobre 2016


La jeunesse lausannoise du roi de Thaïlande

Le roi Bhumibol de Thaïlande vient de mourir à 88 ans. En juin dernier, la télévision thaïlandaise retraçait sa jeunesse en Suisse. L’occasion de revenir sur ses liens étroits avec Lausanne

(Cet article a été publié en juin 2016, avant la mort du roi de Thaïlande)

Marché de la Palud, Université de Lausanne, station de ski de Villars… Si ces lieux sont bien connus de la plupart des Suisses romands, ils le sont aussi pour l’actuel souverain de Thaïlande, Bhumibol Adulyadej, officiellement Rama IX. Son enfance et son adolescence furent des plus lausannoises: il a vécu dix-huit ans dans la capitale vaudoise avec sa famille, de 1933 à 1951.

Depuis le 9 juin, à l’occasion du 70ème anniversaire de l’accession au trône de Rama IX, la série «Paendin Wai Yao» revient sur les années vaudoises du monarque. Les neuf épisodes de vingt minutes, produits par la firme Thai Documentary, sont diffusés tous les jeudis sur la chaîne nationale de télévision TNN24. Deux années ont été nécessaires à la réalisation du documentaire, né d’une inspiration de Chalermpol Thanchitt, ancien ambassadeur de Thaïlande en Suisse, et de Phithak Chaiboon, fondateur de Thai Documentary. Entre autres intervenants dans la série, Daniel Brélaz, le syndic de Lausanne, et Lysandre Seraïdaris, le fils de l’ancien précepteur des enfants royaux, ont participé cette aventure thaïlandaise.

Mort mystérieuse de son frère

C’est à l’âge de six ans que le prince Bhumibol entame sa vie suisse, avec sa mère veuve (son père le prince Mahidol est mort lorsqu’il avait deux ans), sa sœur la princesse Galyani Vadhana et son frère aîné, Ananda, roi avant Bhumibol. La famille royale a vécu dans une villa à Pully et passait souvent ses vacances dans les stations de Champex et Arosa, notamment. Les deux frères appréciaient le ski et le hockey. Bhumibol s’est passionné pour la photographie, le saxophone et la nature. C’est d’ailleurs en Suisse qu’il a été sensibilisé à la protection des biotopes, notion qu’il s’est appliquée à transmettre à son pays.

Le jeune homme a obtenu un baccalauréat en Lettres au Gymnase classique cantonal de Lausanne et a entamé des études en sciences à l’Université de Lausanne, interrompues par le décès précoce de son frère Ananda à l’âge de 21 ans. Ce dernier a été retrouvé mort dans son lit en Thaïlande, une balle dans la tête, quelques mois après avoir succédé à son oncle le roi Prajadhipok. Accident, suicide ou meurtre politique? La question n’a jamais été élucidée.

Une série trop «hagiographique»?

Bhumibol a ensuite repris la couronne et s’est lancé dans des études en droit et sciences politiques, toujours à Lausanne, afin de perfectionner son règne. «Tous les petits Thaïlandais savent que leur roi a vécu ici. Pour eux, c’est une ville bien plus connue que Genève ou Zurich», commente Olivier Grivat, auteur du livre «Un roi en Suisse». L’ancien rédacteur en chef adjoint de 24 Heures a rencontré le souverain Bhumibol en Thaïlande en 2008, en compagnie de Lysandre Seraïdaris et de Daniel Brélaz. «C’est fou de voir à quel point Rama IX est considéré comme un demi-dieu par le peuple. Son portrait est partout… et l’entourage royal cultive cet aspect divin. Près de 96% des Thaïlandais n’ont connu que Bhumibol comme monarque». Bhumibol, surnommé le «roi-travailleur», jouit d’une très grande popularité dans son pays.

En Thaïlande, le respect est infini pour le roi. Au point que la moindre parole ou attitudes irrespectueuses à son encontre est sévèrement punie par la Constitution thaïe. La peine peut aller jusqu’à quinze ans de prison. «Le simple fait de répéter un commentaire douteux à propos de la famille royale sur Facebook est considéré comme un délit», détaille Olivier Grivat.

Le journaliste craint que la série, qu’il n’a pas encore vue, ne soit «trop hagiographique», comme beaucoup d’œuvres thaïlandaises sur le roi. Il prédit: «le documentaire est élogieux, je pense, sans détail qui fâche.» En effet, il ne relate pas certains faits racontés dans son livre, comme l’accident de voiture de Bhumibol en 1948 entre Lausanne et Genève, qui lui a coûté la perte de son œil droit, ou encore le décès mystérieux d’Ananda (Rama VIII). «Ce sont des choses dont on ne parle pas en Thaïlande».

Lysandre Seraïdaris est lui aussi auteur d’un ouvrage, «Le roi Bhumibol et la famille royale de Thaïlande à Lausanne». Le fils de l’ancien mentor de la famille royale juge que ce genre de révélations aurait été particulièrement malvenu en ces temps de célébration. Evoquer la mort d’Ananda par exemple «n’est pas le sujet du film. Et il faut savoir que les sensibilités et les coutumes thaï ne sont pas les mêmes que les nôtres.» Il accentue plutôt le but de la série, qui est de montrer le «lien privilégié» entre la cité olympique et la royauté thaïlandaise.

Des approches différentes… et conflictuelles

Même si le but d’Olivier Grivat était de montrer l’être humain derrière le monarque, avec ses forces et faiblesses, la fondation royale a renoncé à faire traduire son livre en thaï. Les raisons? Le journaliste évoque les zones d’ombre dans la vie de Bhumibol. L’ancien ambassadeur de Thaïlande à Berne a même déconseillé à l’auteur de se rendre au Siam. Être persona non grata, «c’est un peu désagréable», admet Olivier Grivat. Il juge qu’ici la notion de lèse-majesté est «plus royaliste que le roi. C’est l’entourage qui en profite et entretient cela», estime l’auteur qui ne désespère pas de pouvoir traduire son livre à la mort de Rama IX. «Lors du décès d’un membre de la famille royale, on assiste à une pluie d’hommages et de publications en tous genres.»

Quoi qu’il en soit, la santé du souverain de 88 ans reste extrêmement fragile à l’heure actuelle. «Son entourage le tient en vie à bout de bras», affirme Olivier Grivat. En Thaïlande, le climat entre les rouges (les républicains) et les jaunes (les royalistes) est tendu. «Pour le moment, la junte militaire maintient l’ordre, contrant les républicains, mais quand le Roi mourra, il y a aura de sérieux problèmes», prédit Olivier Grivat. L’héritier présumé, fils du roi, est le prince Maha Vajiralongkorn. Il est particulièrement impopulaire auprès des Thaïlandais: très «bling-bling», il mène une vie privée tapageuse. Tout le contraire de son père.

Par Noémie Matos - Le Temps (.ch) - 13 Octobre 2016