Le roi de Thaïlande Bhumibol Adulyadej, mort jeudi 13 octobre, à l’âge de 88 ans, avait été couronné en 1950 sous le nom de Rama IX. Et la fin de ce règne interminable clôt un chapitre essentiel, dense et tumultueux de l’histoire de la Thaïlande. L’écrasante majorité des 67 millions d’habitants du royaume n’a jamais connu que lui, monarque à l’effigie omniprésente qui, très affaibli et malade depuis des années, était celui qui régnait depuis le plus longtemps au monde.

Le prince héritier Maha Vajiralongkorn, âgé de 64 ans, va succéder à son père, en l’honneur duquel une période de deuil d’un an a été décrétée, a annoncé le chef de la junte thaïlandaise.

Même si l’on tient compte de l’histoire saccadée et chaotique d’un pays qui a connu son lot d’épisodes tragiques et de ruptures marquantes, la mort de Rama IX est sans doute l’événement le plus important pour l’ancien royaume de Siam depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Pourtant, l’histoire de ce monarque au visage compassé, à l’expression éternellement triste, fut peut-être aussi celle de « l’homme qui ne voulait pas être roi », pour paraphraser le titre du célèbre roman de Kipling : né le 5 décembre 1927 à Cambridge, dans l’Etat du Massachusetts (Etats-Unis), parce que son père, le prince Mahidol, poursuit ses études de médecine à Harvard, il accède au trône par hasard quand il doit prendre la succession de son frère Ananda. Ce dernier vient alors d’être tué d’une balle dans la tête au palais royal de Bangkok, lors d’un « accident » resté mystérieux. D’aucuns avancent que cet épisode jamais élucidé aurait contribué à figer pour toujours le visage de ce roi très proche de son aîné en ce masque à l’expression détachée et lointaine.

Symbole de continuité

Auparavant, en 1933, Bhumibol avait suivi sa mère à Lausanne et fait ses études en Suisse où il se fit remarquer surtout pour ses dons de musicien et de dessinateur. Il gardera toute sa vie une passion pour le jazz, la trompette et la clarinette. Sa période suisse, où le jeune prince s’amuse et sourit encore, sera notamment marquée par un sérieux accident lors d’une virée en voiture de sport sur les bords du lac Léman : le futur roi y perdra un œil. Il restera toute sa vie un parfait francophone : il y a encore une quinzaine d’années, installé sur un fauteuil dans son palais, il regardait tous les jours TV5, ignorant les chaînes de télévision anglo-saxonnes.

S’il succède officiellement à son frère dès 1946, un régent assure la continuité du pouvoir royal. Le souverain ne revient en Thaïlande qu’en 1950, date à laquelle il est couronné après avoir épousé la princesse Sirikit Kitiyakorn, rencontrée à Paris quand le père de cette dernière y était ambassadeur. Tous deux sont des descendants de Chulalongkorn, le grand roi Rama V : Bhumibol en est le petit-fils, Sirikit l’arrière petite-fille.

Le roi jouissait d’une popularité et d’un respect sans pareils. Le successeur de la dynastie Chakri, fondée en 1782, allait surprendre ceux qui, après son couronnement, voyaient seulement en lui un jeune homme timide peu intéressé par le trône : au sortir de la seconde guerre mondiale et de l’occupation japonaise, le jeune roi va graduellement étendre le domaine de son influence. Quand il monte sur le trône, il n’est encore que le souverain d’une monarchie constitutionnelle qui a du mal à se relever de sa perte de pouvoir causée par le premier coup d’Etat de 1932 : l’événement avait eu pour conséquence l’abolition de la monarchie absolue.

Mais le monarque va s’employer graduellement à élargir le périmètre politique normalement dévolu à un roi qui règne mais ne gouverne pas, en intervenant dans l’arène politique, de façon parfois indirecte mais souvent décisive.

L’entourage royal, alors que le souverain n’est encore qu’un adolescent, s’était efforcé de « resacraliser » l’image du roi de Thaïlande : on réinvente pour lui des rituels et un langage de cour, construisant l’icône rénovée d’un « Deva-Raj » (Roi-Dieu, dans la tradition hindoue) et d’un monarque généreux régnant selon les principes de la morale bouddhiste. Modernité oblige, on ne le dépouille pas pour autant de ses allures d’homme du XXe siècle : il se promène avec un appareil photo autour du cou et souffle toujours dans sa trompette lors des soirées au palais… Il est à la fois plus divinisé que ses prédécesseurs et plus proche du peuple qu’il ne cesse de rencontrer lors de ses tournées dans le pays.

Sous Bhumibol, non seulement la monarchie va regagner son lustre et sa puissance d’antan, mais elle va aussi devenir la plus riche de la planète. Le magazine Forbes estime la fortune du souverain thaïlandais à 35 milliards de dollars (31,70 milliards d’euros), loin devant Elizabeth d’Angleterre, reléguée au 12e rang.

Le roi va devenir un symbole de continuité durant les périodes troublées où se succèdent les coups d’Etat militaires ; il incarne à lui seul son pays à l’heure où se forge une alliance étroite avec le grand allié américain, sur fond de guerre du Vietnam et d’obsession anticommuniste.

Au terme de plusieurs coups de force, les généraux finiront par refaire allégeance à une monarchie qu’ils avaient essayé de mettre sur la touche après le coup d’Etat de 1932. Les militaires ont compris que cette nouvelle alliance est indispensable à la survie d’un système où la « Sainte-Trinité » (palais, armée et clergé bouddhiste) forme les trois piliers d’une architecture de pouvoir de type oligarchique. Pour le qualifier, certains experts estimeront que s’est imposé en Thaïlande un « paternalisme despotique ».

C’est le général Sarit Thanarat, auteur des putschs de 1957 et 1958, qui va sceller pour de bon la grande réconciliation entre le sabre et la couronne : au pouvoir jusqu’en 1963 et devenu maréchal, il estimera ainsi que, symboliquement, « le pouvoir émane du roi en descendant vers le peuple et non pas du peuple vers le roi ».

Bhumibol a eu à l’égard des dictatures qui ont dirigé son pays durant des décennies un comportement ambivalent : en 1973 et 1992, il contribue sans conteste à faire chuter deux régimes militaires. Alors que des combats de rue entre armée et protestataires ensanglantent Bangkok en cette année 1992, l’image des deux protagonistes ennemis, le dictateur et le rebelle, agenouillés comme en pénitence devant le souverain qui les admoneste, restera l’un des temps forts de son règne.

A d’autres moments, et lors de plusieurs autres coups d’Etat, il donnera son aval aux putschistes. Ce qui fait dire à certains historiens qu’il n’a en réalité jamais été persuadé qu’un système de type démocratique, qu’il qualifia un jour de « principe d’importation étrangère », pouvait s’appliquer à son royaume. La figure du monarque éclairé et bienveillant coexistait avec celle du souverain capable de justifier le coup d’Etat permanent comme une forme moderne du jeu politique thaïlandais.

Le journaliste Paul Handley, dans son ouvrage – interdit en Thaïlande – Le Roi qui ne sourit jamais, met ainsi en lumière les liens étroits entre le palais et l’armée, expliquant notamment que Bhumibol avait laissé se constituer des milices d’extrême droite qui ont réprimé dans le sang, avec l’aide des militaires, les manifestations étudiantes en 1973 et 1976.

Réputé pour être profondément attaché au bien-être de son peuple, Bhumibol lui donnait, pour l’essentiel et en permanence, les signes d’une adoration non feinte. Le roi était sincèrement passionné par le développement rural et multipliait les visites dans les provinces, son éternel appareil photo au tour du cou, vêtu d’une vareuse militaire. « Projets royaux » dans les campagnes

Sous son règne abondèrent de célèbres « projets royaux » dans les campagnes : pisciculture, fermes expérimentales, irrigation. Il s’employa à convaincre les paysans appartenant aux minorités des collines d’abandonner la culture de l’opium tandis que son épouse, la reine Sirikit, faisait l’article en faveur de l’artisanat « ethnique ». Le tout au nom de la grande idée de Bhumibol : l’autosuffisance. Un concept très écologique qui a consisté à promouvoir les nécessités du « développement durable » et à aider les paysans « à diversifier leur production » afin d’assurer d’abord à ces derniers le « minimum vital » dans le cadre d’un « développement économique par étapes ». Un concept qui fut cependant jugé « vague » et « sujet à interprétation » par une dépêche de l’ambassade américaine de Bangkok, révélée par WikiLeaks au début des années 2010…

La loi de lèse-majesté n’aura cessé de se durcir tout au long du règne du roi Bhumibol. La moindre offense peut valoir une peine de quinze ans de prison. Une loi dont se sont servis sans modération les militaires de l’actuel régime qui, depuis le dernier coup d’Etat sans effusion de sang de mai 2014, n’ont cessé d’utiliser le fameux « article 112 ». Non seulement pour se débarrasser d’antimonarchistes menaçant le système, mais aussi pour éliminer des adversaires moins radicaux, sous le prétexte souvent fallacieux que ces derniers auraient d’une manière ou d’une autre insulté le roi et ses proches.

La disparition de Bhumibol laisse la Thaïlande orpheline et désorientée, au terme de plus d’une décennie d’instabilité et de violences politiques marquée par deux putschs (2006 et 2014) et un massacre perpétré par les militaires dans le centre de Bangkok (2010). Le prince héritier Vajiralongkorn, né en 1952, a longtemps été perçu avec réticence par une grande partie de la population. La junte au pouvoir et l’oligarchie qui tire les ficelles de la politique thaïe n’ont pas peu œuvré pour redorer le blason de ce personnage un peu fantasque qui, jusqu’à présent, préférait passer l’essentiel de son temps à Munich où il se rend régulièrement aux commandes de son propre Boeing.

Par Bruno Philip - Le Monde - 13 Octobre 2016