Moins d’une semaine après la mort du roi de Thaïlande, Bhumibol Adulyadej, le 13 octobre, le deuil menace de tourner à l’hystérie ultraroyaliste, dans un pays où le souverain fait figure de demi-dieu. Des incidents se sont multipliés, dans le royaume comme à l’étranger, mettant aux prises des militants ultraconservateurs et des Thaïlandais accusés de manquer de ferveur royaliste. « Il n’y a pas meilleur moyen de les punir que de les sanctionner socialement », a avalisé mardi 18 octobre le ministre de la justice, Paiboon Koomchaya.

Dimanche, sur l’île de Samui, dans le sud de la Thaïlande, une femme a ainsi été arrêtée pour avoir publié sur Facebook un message critiquant le régent et le prince héritier. Alors qu’une foule hostile s’était formée devant le commissariat, la jeune femme a été contrainte de s’excuser en public, face au portrait du roi défunt, relève l’Agence France-Presse.

Mardi, des vidéos étaient diffusées sur les réseaux sociaux, montrant des personnes agressées par la foule qui les accuse de ne pas observer le deuil national de façon assez stricte, notamment en ne portant pas de vêtements noirs et blancs. Le même jour, le Bangkok Post publiait un éditorial condamnant ces dérives. Le quotidien en langue anglaise, pourtant réputé proche des élites conservatrices, prenait l’exemple d’un homme photographié puis injurié sur les réseaux sociaux pour s’être vêtu d’un tee-shirt orange, alors même qu’il participait à une cérémonie en hommage au défunt Rama IX.

Le même jour, Bangkok indiquait avoir demandé l’extradition de six Thaïlandais vivant à l’étranger, afin de les poursuivre dans des affaires de lèse-majesté, contre lequel le code pénal du royaume prévoit jusqu’à 15 ans d’emprisonnement.

« Dictateur »

Aum Neko, une militante antimonarchie de 22 ans réfugiée à Paris depuis 2014, a quitté la France pour un autre pays européen, lundi, après avoir reçu des menaces de Thaïlandais expatriés. La jeune femme, une transgenre proche du mouvement Femen, est connue en Thaïlande pour sa campagne contre l’uniforme obligatoire dans l’enseignement supérieur, et pour avoir posté des photos d’elle prenant une position lascive devant le buste du fondateur de l’université de Thammasat, Pridi Banomyong (1900-1983). Il s’agissait, pour elle, de dénoncer le culte de la personnalité créé autour de l’universitaire, et de démentir la réputation libérale et progressiste de l’institution. Après son exil en France, elle s’était inscrite à l’université de Paris-7.

Quelques jours après la mort du roi, Aum Neko a publié sur Facebook un message promettant l’« enfer » au souverain défunt, ainsi que deux vidéos dans lesquels elle le traite de « dictateur » et ironise sur le prince héritier, Maha Vajiralongkorn, devant lequel les royalistes devront se prosterner en dépit du peu d’estime qu’ils ont pour lui.

La réponse ne s’est pas fait attendre : des photos d’elle, criblées de balles, ont été postées sur les réseaux sociaux, ainsi qu’une pétition réclamant à la France de lever son statut de réfugiée politique. « Les royalistes ont largement partagé l’adresse de Paris-7, incitant les gens à venir me chercher pour me frapper. Une femme m’a envoyé un message pour me dire qu’elle m’avait attendue derrière le bâtiment de l’université », raconte Aum Neko. Par ailleurs, elle précise que ses proches, en France, ont reçu des menaces de mort et que sa famille, restée en Thaïlande, a été convoquée par la police pour interrogatoire. « Ils ont dit à mes parents que, s’ils se plaignaient d’avoir reçu des pressions, leur sécurité ne serait pas assurée », ajoute Aum Neko.

Massacre de Thammasat

La jeune femme reconnaît le caractère provocateur de son message sur Facebook, mais elle l’assume pleinement : « C’est ma position politique de lutter contre le régime monarchique. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi la France, où il n’y a pas le crime de lèse-majesté. » Elle reproche au roi Bhumibol son soutien aux différents coups d’Etat militaires, ainsi que son attitude dans le massacre des étudiants de Thammasat, en 1976. Cette année-là, des militants ultraroyalistes, appuyés par la police et par l’armée, avaient réprimé dans le sang le mouvement pro-démocratie, faisant une centaine de morts. Le degré d’implication du Palais royal dans le massacre n’a jamais été élucidé.

Aum Neko déclare avoir quitté la France le temps que l’affaire se tasse, craignant pour sa vie. « Certains royalistes ont dit qu’ils n’avaient pas peur de la loi française, note-t-elle. Ils sont prêts à tous les sacrifices pour leur roi. »

Ces crispations interviennent alors que le pays est plongé dans l’incertitude : la succession royale pourrait être formellement mise en œuvre dans les prochains jours ou semaines, mais le prince héritier ne devrait pas monter sur le trône avant la crémation de son père, qui interviendra après une année de deuil.

Par Adrien Le Gal - Le Monde - 19 octobre 2016


En Thaïlande, des “milices du deuil” traquent les tshirts de couleur

Des groupes d’ultra-royalistes harcèlent tous ceux qui ne montrent pas assez leur chagrin après la mort du Roi.

Samedi soir, Winny Thanawin s’est fait violemment insulter par des inconnus sur sa page Facebook. Son crime ? Avoir osé porter un T-shirt rouge pour aller dîner en bas de chez lui, au lieu du noir de rigueur en ces temps de deuil national, après la mort du souverain Bhumibol Adulyadej jeudi dernier.

« À quoi pensais-tu ce matin, quand tu es sorti de chez toi avec ce T-shirt de couleur vive ? Quelle insensibilité ! » l’a interpellé Teeaun Chongcharoenchaikul, un homme qui s’est donné pour mission de photographier et d’exposer sur les réseaux sociaux tous ceux qui osent déroger à la règle du noir.

Winny a expliqué avoir suivi les cérémonies funéraires au Palais puis être rentré chez lui pour se changer et avoir enfilé le premier T-shirt disponible pour aller dîner rapidement. Il s’est depuis excusé de sa « mauvaise action » et a supprimé son compte Facebook.

Frappée au visage pour une robe bleue

Les témoignages similaires se multiplient ces derniers jours. Des Thaïlandais se font siffler, conspuer, parfois frapper pour avoir osé porter autre chose que du noir. Une vidéo partagée plus de 20 000 fois mais rapidement retirée montre une dame âgée en robe bleu ciel violemment prise à partie dans un bus, parce qu’elle aurait répondu “quelque chose d’insultant pour le Roi” à une femme qui lui demandait pourquoi elle ne portait pas de noir. Un officier de police vient la chercher et une femme la frappe violemment au visage. « Je te suis depuis Yaowarat (un autre quartier de la ville) lui hurle-t-elle, tu vas aller en prison. »

La vie en noir et blanc

Les magasins de vêtements ne vendent que du noir, provoquant une pénurie chez les grossistes et une explosion des prix. Un T-shirt noir tout simple, qui coûtait auparavant environ 150 baths (3 à 4 euros), en coûte désormais 500 (12 euros), ce qui rend impossible pour les plus pauvres de satisfaire au code vestimentaire. Le gouvernement a promis d’agir et le ministre du commerce intérieur a invité le public à « signaler tout commerçant qui vend des t-shirts noirs à prix exagérés ».

Les journaux, les sites internets, Google y compris, sont passés en noir et blanc, les ventes d’espace publicitaires sont suspendues, toute la place disponible est consacrée à des hommages funéraires.

Des scènes de quasi-lynchage

Dans un tel contexte, le moindre mot qui peut être interprété comme défavorable à la monarchie met le feu aux poudres.

Plusieurs fois ces derniers jours, on est passé près du lynchage public. Comme samedi soir dans le sud à Phuket, où le fils de propriétaire d’un magasin de soja avait osé poster la phrase « tout le monde doit mourir un jour ». 1 000 personnes se sont rassemblées de nuit devant le magasin en hurlant des insultes et en menaçant de tout détruire. Des incidents similaires ont été signalés dans les villes de Phangna, Chonburi… Dans l’île de Samui, une femme a été sauvée in extremis du lynchage par la police et forcée à se prosterner devant un portrait du roi.

Elle aurait posté des commentaires désobligeants à l’égard du futur nouveau Roi.

On ne sait pas exactement quels ont été ses mots exacts, puisque la loi de lèse-majesté est tellement sévère en Thaïlande qu’elle empêche aux éditeurs et journalistes de reproduire le commentaire incriminé, sous peine d’encourir à leur tour 15 ans de prison.

Elle n’est pas pourtant pas la seule à critiquer le prince héritier. Décrit par ses proches comme “violent, homme à femmes, imprévisible”, il a passé la plupart de ces dernières années à organiser des fêtes dans une villa en Allemagne avec sa quatrième femme. Les Thaïlandais n’ont pas pour lui le respect qu’ils avaient pour son père, ce qui jette un sérieux doute sur l’avenir de la monarchie thaïlandaise.

Par Julien Sorin - Ouest France - 19 Octobre 2016