Film après film, il devient de plus en plus saisissant que le miracle répété du cinéma du Chinois Wang Bing, étourdissante fresque documentaire en passe de devenir une histoire alternative de la Chine contemporaine vue de ses confins les plus marginaux, dessine les contours d’un idéal de rapport au monde. Attentif et vigilant, à ras de sujet, d’hommes, de femmes ou d’enfants, humble sans jamais s’interdire une certaine flamboyance, il allie de manière inespérée une infinie pauvreté des moyens à une immense richesse de propos et de plans. Après notamment A l’ouest des rails (2004), les Trois Sœurs du Yunnan (2012) et A la folie (2014), c’est une fois encore le cas avec Ta’ang, un peuple en exil entre Chine et Birmanie, magnifique témoignage que Wang Bing a consacré à l’ethnie du même nom.

Vivant dans les montagnes situées entre la région de Kokang, en Birmanie, et la province du Yunnan, en Chine, les Ta’ang sont menacés par un conflit armé entre rebelles et armée birmane qui dure depuis février 2015. Les affrontements ont lancé plus de 100 000 personnes sur les routes, aujourd’hui réfugiées dans des camps chinois tout près de la frontière, et c’est là, dans deux de ces camps entourés de montagnes, et sur les chemins qui sillonnent la vallée, que Wang Bing a posé sa caméra pour les observer. Avec, pour toute technique, son habituel recul silencieux, qui n’offre ici nulle explication historique, nulle tentative de documenter un hypothétique esprit Ta’ang : ces voyageurs forcés sont saisis dans leur dénuement quotidien, leur totale absence de perspectives, un étrange calme régnant sur leur fuite. Les premières images, filmées au camp de Maidhe, documentent la construction de tentes, la recherche et le partage de nourriture, le mauvais traitement aux mains de militaires chinois qui distribuent les taloches avec une grande générosité.

Étincelle de grâce

Cette foule d’actions quotidiennes est rendue sans misérabilisme, mais avec un génie intuitif du cadre qui fait de chaque plan un tableau vivant fourmillant d’informations : un groupe d’adultes accroupis sur une natte de paille à l’heure du repas, des enfants qui jouent au second plan et, derrière eux, une colline étagée piquée de drapeaux rouges et de tentes dont le plastique bleu claque au vent, tableau d’une apocalypse bien ordonnée. Au-delà de la qualité purement esthétique des images, on embrasse dès les premières minutes la condition de migrant, cette attente indéfinie, état de flottement qui se vit mains sur les hanches et regard dans le vague, à attendre une improbable résolution. Alors que ces images ont été filmées dans la plus grande urgence, sans autorisation, leur tournage constamment menacé par des soldats, des bandes de trafiquants et de criminels, Wang Bing semble à chaque fois savoir combien de temps s’arrêter sur tel ou telle, qui inclure et qui laisser hors du plan, avant de couler jusqu’au suivant, sans coupe ni montage, rendant ainsi à chacun son humanité. Ce travail délicat fonctionne comme un antidote au flot ininterrompu d’images d’actualité rendant compte aujourd’hui du phénomène mondial de la migration, où la recherche d’images sensationnelles a, paradoxalement, blindé le spectateur dans une espèce d’hébétement passif. Ici, à tout moment, peut surgir une étincelle de grâce : ces femmes parlant en langage des signes à la lueur d’une bougie le soir, comme dans un tableau de La Tour, ravivant la flamme de leur main dès qu’elle menace de s’éteindre. Ou ces enfants, imperturbables forces de vie, véritables héros du film, que l’on voit se portant les uns les autres pour gravir une côte, déterminés à continuer de cabrioler et rire dans leurs habits bariolés. Wang Bing attrape tout sur son passage, leurs mimiques lorsqu’ils sont arrimés au dos de leur mère dans des étoffes, leurs jeux hilares par terre au bord d’une route alors qu’au-delà de grandes montagnes la canonnade tonne. A côté d’eux, sous une improbable capeline à volants violets tout droit sortie d’un Renoir, leur mère a la mine boudeuse d’une ado privée de sortie. (Une capeline ? Mais oui. Qui peut affirmer qu’il ne jetterait pas au vent son sens pratique pour, au dernier moment et dans l’urgence, emporter un habit dans lequel il s’est un jour trouvé beau ? Et quoi prendre dans sa fuite, d’ailleurs ? «Personne ne m’a dit qu’il fallait emporter des draps !», se lamente une femme).

Courage obligé

Peu à peu, le récit des péripéties ayant amené les uns et les autres jusqu’ici apparaît. La nuit, au bord d’un feu de camp à Chachang, ou en lisière de champs de cannes à sucre où les réfugiés espèrent trouver du travail, on se livre plus facilement. Les maris sont restés en Birmanie pour garder les maisons et les biens, ou rejoindre les rebelles. Les femmes ont été jetées seules sur les routes avec leurs enfants. Un père de famille a abandonné les siens. Tout est raconté d’une voix égale, sans agressivité, et lorsqu’un téléphone portable passe de main en main, grâce auquel une femme apprend que son fils et sa mère restés au pays ont été abandonnés par les leurs, le coup n’en porte que plus profondément.

D’où vient que cette chronique d’un courage obligé, succession de tableaux à la profonde splendeur, n’est jamais embarrassante ? Qu’à aucun moment l’on se dit que Wang Bing tente de «faire» beau (ou dramatique), à mesure qu’il documente le tragique ? Peut-être à ce qu’il ne semble jamais tenté d’assener un propos définitif. L’irrésolu du film vient épouser celui de la situation, dans une gracieuse modestie devenant geste moral. Le documentaire se place juste à la hauteur du cours dévié de ces vies, manifestant là une pureté d’intention qui en fait tout le prix.

Par Elisabeth Franck-Dumas - Libération - 25 octobre 2016


Les Ta’ang, une minorité dans la minorité en Birmanie

Ces planteurs de thé un peu coupés des autres ethnies du Myanmar sont au cœur du documentaire de Wang Bing.

Perchés sur leurs lignes de crête du nord de la Birmanie, dans l’Etat Shan, les Ta’ang regardent presque avec condescendance les peuples des basses vallées qu’ils dominent. D’une certaine manière, ces planteurs de thé sont un peu coupés des autres ethnies du Myanmar, plus de 135 groupes officiellement répertoriés.

Les historiens pensent que les Ta’ang ont dû jadis être chassés par des invasions ou des épidémies, et poussés à grimper toujours plus haut. Ils sont appelés Palaung par le reste des Birmans, la dénomination Ta’ang regroupant en fait plusieurs sous-groupes ethniques qui parlent chacun une langue relativement distincte et appartiennent à la famille des parlers mon-khmers, minoritaires en Birmanie.

Les Ta’ang représentent en effet une minorité dans la minorité : si l’on excepte ceux qui vivent sur les marches chinoises et dans le nord de la Thaïlande, les centaines de milliers de personnes formant ce petit peuple de religion bouddhiste habitent dans l’Etat Shan : là, ce sont, comme l’indique le nom dudit Etat, les Shan qui constituent l’ethnie dominante. Les Shan – ou Dai – ont toujours considéré les Ta’ang comme une population socialement inférieure, préfigurant les problèmes qui ont, par la suite, surgi entre ces deux ethnies.

Rétifs au pouvoir central

Comme nombre d’ethnies de Birmanie, les Ta’ang ont été, de longue date, rétifs au pouvoir central : dès les années 1960, ils ont constitué leur propre groupe armé, appelé plus tard la Palaung State Liberation Army. Après une pause, de nouveaux caciques se sont imposés, fondant en 2011 le dernier avatar de leur guérilla, la Ta’ang National Liberation Army (TNLA). Motifs de la reprise de l’insurrection : l’absence de politique de développement gouvernemental dans leurs régions et la présence dans ces zones de milices de narcotrafiquants parfois épaulés par les militaires de l’ancien gouvernement issu de l’ex-junte militaire. Avec, pour conséquence, le haut degré d’addiction à l’opium, à l’héroïne et aux méthamphétamines d’une écrasante majorité de la jeunesse ta’ang.

Si la TNLA, forte de 5 000 combattants, a remporté une bataille décisive ces dernières années, c’est bien celle de la lutte antidrogue. Les guérilleros n’y ont pas été de main morte : les champs de pavot des paysans ont été brûlés, les toxicomanes brutalement sevrés et enrôlés de force dans l’« armée » ta’ang…

Depuis plusieurs mois, la TNLA combat sur deux fronts : d’un côté, elle résiste aux assauts de la Tatmadaw, l’armée birmane, qui, en dépit de la démocratisation induite par les élections de l’hiver 2015 et l’arrivée aux affaires, de facto, de l’« icône » Aung San Suu Kyi, garde la haute main sur la conduite des opérations contre les groupes armés ; de l’autre, elle s’est violemment affrontée avec l’une des deux guérillas de l’Etat Shan, qui collabore aujourd’hui avec l’armée…

Les Ta’ang, qu’a suivis Wang Bing dans son film, représentent un tout petit fragment de la population de cette ethnie : ceux qui sont filmés sont originaires de la région du Kokang, une ethnie han chinoise aux prises avec la Tatmadaw en 2015. Le reste des Ta’ang n’a pas fui la Birmanie, même si les combats en cours entre TNLA et armée ont provoqué des déplacements de population à l’intérieur de l’Etat Shan.

Par Bruno Philip - Le Monde - 25 octobre 2016