Celle qui fut l’« Antigone » de Rangoun s’est tue. Au point que le mutisme affiché par la première ministre de facto Aung San Suu Kyi devant les violations des droits de l’homme et de la liberté d’expression en Birmanie est en train d’abîmer l’image qu’un long passé de lutte contre la dictature avait forgée. Que reste-t-il de cette « Lady », dont le courage et la détermination avaient été récompensés en 1991 par le Nobel de la paix ?

« Elle doit composer avec le monde réel », estiment ceux qui pensent encore que, désormais femme de pouvoir au pouvoir, elle parviendra à poursuivre les réformes sans heurter de front ses adversaires, notamment des militaires, restés tout-puissants. Et tant pis pour les compromissions inhérentes à la réalisation de ce louable objectif…

Un an après les élections de novembre 2015 qui avaient vu une écrasante victoire de la formation de la « Dame de Rangoun », la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le bilan du premier gouvernement démocratiquement élu en Birmanie depuis plus d’un demi-siècle est des plus mitigés. Surtout sur le plan… démocratique.

Alors que l’armée s’est vraisemblablement livrée à une répression féroce, ces dernières semaines, contre la minorité musulmane des Rohingya, que des membres du parti de Mme Suu Kyi sont emprisonnés ou poursuivis en justice pour avoir critiqué les militaires et que le gouvernement est impuissant à ramener la paix dans le nord du pays, où les combats continuent entre l’armée et des guérillas d’ethnies minoritaires, Mme Suu Kyi se mure dans le silence.

Un bilan diplomatique flatteur

Elle a certes d’autres chats à fouetter : la ministre des affaires étrangères, qui cumule aussi les fonctions de « conseiller d’Etat », titre faisant d’elle un quasi-chef de gouvernement, voyage. Début novembre, elle était au Japon. Avant, elle était aux Etats-Unis, en Chine, en Inde. Elle a été fêtée à Washington, elle est respectée à Pékin et courtisée à New Delhi. Le gouvernement nippon vient d’accorder près de 6,5 milliards d’euros d’assistance à la Birmanie. Sur le plan diplomatique, le bilan de la « Dame » est plutôt flatteur.

Mais tel n’est pas le cas de son bilan en matière de droits de l’homme et de liberté d’expression. On savait que l’arrivée au pouvoir de la LND n’allait pas d’un seul coup transformer ce pays, sous la botte des militaires entre 1962 et 2010, en une sorte de Danemark d’Extrême-Orient.

Même si, depuis le retrait de la junte et de son ultime dictateur Than Shwe, il y a plus de six ans, l’armée a laissé le « Myanmar » progresser sur les chemins d’une liberté nouvelle, quoique soigneusement encadrée. Cette armée, qui jouit d’une représentation parlementaire automatique de 25 % dans les deux Chambres et qui garde la haute main sur les postes-clés des ministères de la défense, de l’intérieur et des frontières, conserve la plus grande partie des pouvoirs.

Consensus

Les défenseurs de Mme Suu Kyi mettent en avant que si elle choisissait la confrontation avec l’état-major, c’en serait fini du consensus qui a fait évoluer la Birmanie de façon spectaculaire. Mais, sur le plan des libertés, la situation est si préoccupante que l’on est en droit de se demander ce que son arrivée au pouvoir a vraiment changé.

Début novembre, un membre influent de la LND, Myo Yan Naung Thein, personnalité haute en couleur de la dissidence, deux fois incarcéré au temps de la junte, ex-professeur de français et directeur d’un think tank proche du parti, a été arrêté.

Il avait eu l’impudence d’écrire un texte sur Facebook – où sa photo le représente aux côtés de Barack Obama en 2014, durant la visite de ce dernier en Birmanie – dans lequel il demandait la démission du chef des armées, le général Min Aung Hlaing. Cela après les rumeurs persistantes de répression militaire aveugle sur la frontière du Bengladesh, où des dizaines de femmes musulmanes auraient été violées et des civils exécutés sommairement.

Plusieurs journalistes et militants proches du nouveau « régime » ont été emprisonnés en vertu d’une loi que les partisans de la démocratie aimeraient bien voir abroger : la « loi sur les télécommunications » permet d’embastiller, au nom de motifs vagues, tous ceux qui « diffament, insultent, ou profèrent des menaces sur les réseaux sociaux ».

Censure toujours vivace

La censure est plus indirecte qu’au temps du précédent gouvernement, mais toujours vivace : Fiona McGregor, une journaliste écossaise travaillant pour le Myanmar Times, vient d’être remerciée brutalement, apparemment sous pression officielle, pour avoir écrit un article mentionnant des viols de femmes musulmanes. Depuis, le quotidien a interrompu toute couverture de ces événements.

Les responsables de mouvements importants de guérilla qui n’ont pas signé un cessez-le-feu en 2015 s’inquiètent aussi des appels répétés de Mme Suu Kyi à ce qu’ils déposent les armes sans qu’aucun projet d’accord n’ait été ébauché. « On ne comprend pas pourquoi elle veut nous faire signer un cessez-le-feu alors qu’aucune réponse concrète à nos doléances n’est en vue », a déclaré Nai Hong Sar, responsable d’une alliance regroupant plusieurs armées « ethniques ».

Dans une lettre ouverte publiée sur le site The Irrawaddy, la conseillère juridique de Human Rights Watch, Linda Lakhdhir, s’interroge sur l’attitude de Mme Suu Kyi : « En tant que défenseure de longue date de la liberté de parole, elle devrait exprimer clairement ses vues. En espérant que ses collègues de la LND n’essaient pas d’utiliser des lois datant de la dictature pour faire taire ceux qui les critiquent… »

Par Bruno Philip - Le Monde - 14 Novembre 2016