Le sénateur de l’opposition cambodgienne Hong Sok Hour a été condamné, lundi 7 novembre, à sept ans de prison. La peine apparaît disproportionnée au regard de ce que lui reproche la justice, à savoir d’avoir remis en cause l’actuelle délimitation de la frontière entre le Cambodge et le Vietnam. Ros Piseth, président d’un tribunal de Phnom Penh, l’a jugé coupable de « falsifications de documents officiels ».

Le sénateur Hong Sok Hour, 60 ans, membre du Parti du sauvetage national du Cambodge (PSNC), la plus grande formation de l’opposition, possède la double nationalité cambodgienne et française : il a passé des années en France après avoir fui le Cambodge des Khmers rouges.

Ce que reproche à M. Hong une justice généralement aux ordres de l’homme fort du Cambodge, le premier ministre Hun Sen, s’enracine dans la complexité des relations entre le Cambodge et le Vietnam : le sénateur, qui est en prison depuis août 2015, avait posté cette même année sur Facebook la reproduction d’un traité frontalier vietnamo-cambodgien vieux de trente-six ans, traité dont la version publiée était fausse.

« Trahison »

L’accusé s’est toujours défendu d’avoir sciemment utilisé cette mauvaise version, se contentant d’indiquer qu’il l’avait trouvée sur Internet. Les traités originaux entre les deux pays remontant à l’époque de la colonisation française, il est de surcroît possible que la traduction du français en khmer ait pu être émaillée de certaines erreurs, plaident les défenseurs de M. Hong. Même si l’accusé a manqué de vigilance, la sentence est évidemment démesurée par rapport à la « faute » commise. Il s’agit clairement là d’une « punition » d’ordre politique.

La question des frontières entre Vietnam et Cambodge reste en effet ultrasensible pour le pouvoir cambodgien : Hun Sen, un ancien Khmer rouge, était passé du côté vietnamien avant la chute du régime de Pol Pot et l’invasion du Cambodge par les troupes de Hanoï, en 1979. Le Vietnam avait ensuite installé un gouvernement à sa botte, dont l’actuel premier ministre avait fait partie en tant que ministre des affaires étrangères.

Les opposants de Hun Sen lui ont souvent reproché d’avoir « soldé » son pays aux Vietnamiens, ces derniers étant généralement peu populaires auprès des Khmers en raison d’une longue et délicate histoire commune. Le chef du PSNC, Sam Rainsy, actuellement en exil à Paris – et qui est également franco-cambodgien – avait mené campagne en 2015 contre de récentes « incursions » vietnamiennes au Cambodge.

Des accusations dont le premier ministre lui-même avait, semble-t-il, initialement tenu compte, envoyant même, selon le quotidien anglophone Cambodia Daily, des « missives diplomatiques abruptes à Hanoï à propos de ces incursions supposées ». Hun Sen n’avait cependant pas tardé à se retourner contre l’opposition, accusant Hong Sok Hour de « trahison » peu après son incarcération.

Le fait de posséder la nationalité française n’aura pas aidé le sénateur. Son épouse, Kun Lum Ang, qui est également franco-cambodgienne, jointe au téléphone dans la nuit de lundi à mardi, affirme que son mari lui a dit s’être rendu à l’ambassade de France à Phnom Penh le 13 août 2015, soit deux jours avant son arrestation. « Quand je l’ai vu la première fois en prison, mon mari m’a dit avoir rencontré deux diplomates qui, après s’être entretenus avec lui, l’ont prié de quitter l’ambassade. L’ambassade n’est apparemment pas considérée comme un lieu de refuge dans la mesure où mon mari est aussi citoyen cambodgien et membre du Sénat cambodgien », précise-t-elle.

L’ambassadeur de France au Cambodge, Jean-Claude Poimboeuf, a démenti la version de Hong Sok Hour dans un mail envoyé au Monde : « Le 13 août 2015, le sénateur Hong Sok Hour s’est rendu à l’ambassade de France et s’est entretenu avec le chargé d’affaires. Il a ensuite quitté l’ambassade de sa propre initiative », écrit M. Poimboeuf. Il ajoute : « Dans le cadre de la protection consulaire qui lui est due, le sénateur Hong Sok Hour a, depuis son arrestation, bénéficié de visites régulières d’agents consulaires. »

Régime quasi policier

Depuis des mois, le chef du gouvernement cambodgien, numéro un incontesté d’un système qui semble n’avoir plus de démocratie que le nom, semble de plus en plus sur la défensive. Une réalité qui peut s’expliquer par le score en baisse de sa formation, le Parti du peuple cambodgien (PPC), aux dernières législatives de 2013 : même si le PPC a remporté les élections, sa courte victoire augure peut-être mal du prochain scrutin de 2018.

L’opposition se retrouve désormais sous la pression maximale d’un régime quasi policier, phagocyté par le « clan » Hun Sen. Sam Rainsy a dû quitter le Cambodge en novembre 2015 afin d’éviter d’être emprisonné pour « diffamation » : il avait accusé l’ancien ministre des affaires étrangères Hor Namhong d’avoir été « kapo » dans le camp de prisonniers où il était incarcéré durant la période khmère rouge.

Le vice-président du PSNC, Kem Sokha, qui est confiné au siège du parti depuis des mois après avoir été condamné en septembre à cinq mois de prison dans une affaire où il lui est reproché d’avoir fréquenté une prostituée, vient de voir son appel refusé par la cour. Une vingtaine d’hommes politiques et de membres d’ONG restent par ailleurs emprisonnés, écartés de la vie publique pour avoir osé franchir les lignes délimitées par le régime.

Sam Rainsy a réagi lundi à la condamnation d’Hong Sok Hour, estimant que le « verdict est un acte de répression destiné à créer et maintenir une atmosphère de peur et d’intimidation ».

Par Bruno Philip - Le Monde - 7 Novembre 2016