Les mots ne trompent pas, même si les informations en provenance de l’ouest de la Birmanie sont malheureusement parcellaires. «Escalade», «aggravation», «inquiétudes», tout indique dans les commentaires des rares témoins et humanitaires que la situation dans l’Etat de Rakhine devient à nouveau instable et éminemment dangereuse pour les populations civiles constituées en grande majorité de musulmans apatrides Rohingyas. Tout comme elle interroge sur la capacité du gouvernement de Aung San Suu Kyi à contenir une crise qui depuis un mois et une nouvelle flambée de violence a déplacé plus de 15 000 personnes et coûté la vie à plusieurs dizaines de personnes.

Ces dernières heures, les civils ont été jetés au cœur des opérations de contre-insurrection lancées par l’armée et les forces de police frontalière birmanes contre plusieurs dizaines d’assaillants musulmans radicalisés. Selon des informations du site Rohingyablogger, à prendre avec précaution, «au moins 80 personnes auraient été tuées dimanche lorsque les gardes de la police des frontières» ont investi plusieurs villages dans le nord du district de Maungdaw, près de la frontière avec le Bangladesh. De «nombreux villageois» auraient alors été tués et des «enfants jetés vivants dans les flammes» des maisons incendiées.

«La réponse de l’armée semble démesurée»

Comme la région est interdite aux observateurs indépendants, il est difficile de vérifier ce qui se passe sur le terrain, mais « les opérations continuaient lundi, avance Chris Lewa, la directrice d’Arakan Project, une ONG qui défend les droits des Rohingyas. La réponse de l’armée semble démesurée. Elle a envoyé des hélicoptères de combat tirer sur les foules qui fuient les villages. Elle poursuit une tactique de destruction quasi-systématique des habitations où pourraient s’être cachés des militants. La situation se dégrade dans le Rakhine du nord.»

Un peu plus communicantes que par le passé, les autorités ont reconnu dimanche avoir tué 28 rebelles et déploré la mort de deux soldats. La veille, la Tatmadaw et les forces frontalières étaient tombées dans une embuscade où 60 hommes armés de fusils, de couteaux et de lances s’étaient lancés à leur assaut. Elles ont également affronté les tirs de 500 hommes, assurait le quotidien du régime New Light of Myanmar, avant que le ministère de l’Information ne précise que des insurgés se cachaient en fait parmi un groupe de 500 villageois. Puis, Naypyidaw a imputé aux musulmans radicalisés les incendies des villages qui visent à «provoquer des malentendus et des tensions entre les forces gouvernementales et le peuple et obtenir l’aide de la communauté internationale». C’est un scénario possible. Mais les humanitaires et les habitants ont suffisamment documenté les exactions en série des forces de sécurité birmanes pour se montrer circonspectes.

«Destruction généralisée»

Les commentaires du gouvernement ont été publiés dimanche au moment où l’ONG Human Rights Watch (HRW) révélait des incendies de maisons Rohingyas dans l’Etat de Rakhine. A partir de vues satellites prises entre les 22 octobre, 3 et 10 novembre, HRW estime que 430 habitations ont été détruites dans trois villages du nord de Maungdaw. «Ces nouvelles images confirment non seulement la destruction généralisée de villages Rohingya, mais montrent aussi que cela est d’une plus grande ampleur que nous le pensions», a analysé Brad Adams, directeur Asie de HRW, en appelant à une enquête des Nations unies. Vendredi, la représentante spéciale de Ban Ki-moon chargée des violences sexuelles en zones de conflit avait également demandé aux autorités d’ouvrir une investigation sur des cas de viol de Rohingyas qu’auraient commis des forces armées.

Le gouvernement d’Aung San Suu Kyi devra aussi clarifier ce qui se passe dans l’ouest du pays en ce moment. A la différence des troubles entre bouddhistes et musulmans Rohingyas de 2012, qui avaient fait plus de 100 morts et déplacé 100 000 personnes, ces attaques soulèvent autant de questions qu’elles suscitent de l’inquiétude. Selon le gouvernement birman, l’Etat de Rakhine serait infiltré par des groupes combattants musulmans qui combattraient pour la défense des Rohingyas. Début octobre, lors d’attaques coordonnées près de Maungdaw, au moins trente personnes avaient été tuées. Les autorités évoquaient la piste des «insurgés du RSO», l’Organisation de solidarité musulmane. Créé dans les années 80 et étiqueté comme terroriste, le RSO est parfois pointé du doigt par les autorités et les bouddhistes radicaux pour incarner le péril islamiste que feraient courir à la Birmanie les Rohingyas. Très proche d’Aung San Suu Kyi, le président birman Htin Kyaw évoquait quant à lui, le Aqa Mul Mujahidin, un groupe méconnu dont le chef aurait été entraîné par les talibans pakistanais et recevrait un soutien financier du Moyen-Orient. Difficile de savoir si cette hypothétique poussée jihadiste en terre bouddhiste est réelle. Si elle devait se confirmer, elle n’aura probablement pas de mal à profiter de la politique d’apartheid que les autorités birmanes ont instauré à l’égard des Rohingyas.

Par Arnaud Vaulerin - Libération - 14 Novembre 2016


Birmanie: l'armée assure avoir tué 28 rebelles dans l'ouest du pays

Rangoun - L'armée a assuré avoir tué dimanche 28 rebelles dans de nouveaux affrontements en Etat Rakhine, région de l'ouest de la Birmanie où, selon les autorités, les groupes musulmans radicalisés sont de plus en plus actifs.

"Au total il y a 28 morts" du côté des rebelles ayant attaqué soldats et policiers lors d'une opération menée dans cette région frontalière du Bangladesh, a annoncé un très rare communiqué de l'armée.

L'armée ne précise pas le bilan des victimes du côté des forces de l'ordre.

Tout a commencé lorsque des assaillants ont attaqué un groupe de policiers et militaires venus inspecter dimanche matin un village où une cinquantaine de maisons avaient été incendiées la veille.

"Sept assaillants armés de sabres ont alors attaqué les militaires, qui ont répliqué. Six assaillants ont été tués", assure l'armée.

Dans un deuxième village inspecté à la mi-journée, "cette fois ce sont 20 assaillants armés de sabres qui les ont attaqués" et "19 assaillants ont été tués", ajoute l'armée, qui dit avoir découvert dans d'autres villages voisins trois corps d'assaillants après des affrontements.

Ces affrontements s'ajoutent à une série d'attaques de postes de police à la frontière avec le Bangladesh début octobre, dans laquelle neuf policiers avaient péri.

Cela avait mis le feu aux poudres dans cette zone de l'Etat Rakhine, où vivent des dizaines de milliers de membres de la minorité musulmane persécutée des Rohingyas.

Au moins 29 personnes avaient alors été tuées par les forces de sécurité dans une riposte militaire d'envergure.

Ces violences font craindre une répétition des affrontements interconfessionnels de 2012 entre musulmans et bouddhistes, qui avaient fait plus de 100 morts et des dizaines de milliers de déplacés.

Depuis lors, plus de 100.000 Rohingyas s'entassent dans des camps de réfugiés. Considérés comme des immigrés illégaux du Bangladesh, ils n'ont pas accès aux soins, au marché du travail, à l'école pour les enfants et n'ont pas de liberté de déplacement.

Cette instabilité constitue un défi pour Aung San Suu Kyi et son gouvernement, premier exécutif civil en Birmanie depuis des décennies.

Après les attaques d'octobre, le président birman Htin Kyaw, un proche d'Aung San Suu Kyi, avait pointé du doit des "jihadistes" d'un groupe inconnu jusqu'ici, le Aqa Mul Mujahidin, assurant que leur chef avait été entraîné par les talibans pakistanais et était soutenu financièrement par des groupes du Moyen-Orient.

Il avait aussi accusé le groupe de s'entraîner désormais en Etat Rakhine et de promouvoir une "idéologie extrémiste violente parmi les musulmans de la région".

Agence France Presse - 13 novembre 2016