Le Festival des 3 Continents de Nantes salue avec une rétrospective le travail passionnant du réalisateur cambodgien Rithy Panh, qui a exploré le douloureux passé de son pays, supplicié par les Khmers rouges entre 1975 et 1979. Et a tracé avec ses documentaires non seulement un chemin vers la mémoire mais vers la beauté et la force réparatrices du cinéma. Nous l'avons rencontré à Paris pour évoquer ce parcours impressionnant qu'il poursuit aujourd'hui au gré de ses voyages en France, au Cambodge et d'autres pays.

Qu'est-ce qui a été le plus marquant dans votre parcours de cinéaste ?

J'ai le sentiment d'avoir eu beaucoup de chance avec mon premier long métrage documentaire, Site 2 (1989), qui reste la matrice de tout mon travail. Ce film a été tourné dans un camp de réfugiés cambodgiens en Thaïlande. J'ai eu très peu de temps pour le faire mais j'ai travaillé avec une équipe de gens passionnés, et j'ai rencontré une dame extraordinaire que j'ai pu filmer. Grâce à la force de cette rencontre, qui était vraiment un miracle, on était tout de suite dans l'image qui écoute, dans la recherche de la bonne distance avec la personne qui parle, tout ce que je développerai par la suite. En tournant Site 2, j'ai cherché mon propre chemin de cinéaste, alors qu'il y avait vraiment un risque de ne pas le trouver, ce chemin, tellement le temps était compté. Ensuite, j'ai accepté de faire un documentaire de forme classique, Cambodge, entre guerre et paix (1991), mais c'était raté. Je me suis alors beaucoup interrogé sur le fait de continuer ou pas sur la voie du cinéma. Ça coûtait cher, je n'étais pas sûr de ce que je pourrais faire. Je suis parti au Mali pour tourner un film sur Souleymane Cissé, je voulais comprendre pourquoi, dans un pays aussi pauvre, on peut avoir envie de faire du cinéma. La réponse de Cissé était : les autres peuvent parler de notre histoire mais parce que cette histoire est la nôtre, nous devons aussi la raconter nous-mêmes. Ça m'a réconforté, c'était la preuve que l'image était importante : pourquoi on filme, qui fabrique l'image et de quel point de vue. Ces questions m'ont passionné et m'ont guidé.

S21, La Machine de mort khmer rouge (2002) est le film qui a le plus marqué. Il est devenu l'emblème de votre travail sur la mémoire du génocide…

Mais je n'aurais pas fait S21 si je n'avais pas d'abord tourné La Terre des âmes errantes (2002). C'était un des premiers films sur la mondialisation, j'avais suivi l'installation au Cambodge d'un câble optique qui traverse les continents pour assurer la communication : des gens pauvres travaillent à cet avenir qui va servir les pouvoirs économiques et la richesse née de l'information. C'est un film très important pour moi, c'est là que j'ai compris qu'il me fallait une équipe cambodgienne et que j'ai commencé à travailler avec des techniciens qui comprenaient la langue de ceux que je filmais. Je voulais que l'image cadre dans sa forme avec la parole. J'ai formé moi-même mon équipe, on avait des journées très longues, on partait tourner à cinq heures du matin, on rentrait à six heures du soir, on faisait du sport, on mangeait et on allait analyser les rushes – pourquoi la caméra est trop près ou trop loin, pourquoi on n'a pas regardé à gauche ou à droite alors qu'il y avait quelque chose à saisir… Une fois que j'ai eu mon équipe cambodgienne, j'ai pu aborder le sujet du génocide, que j'avais effleuré avec Bophana, une tragédie cambodgienne (1996). S21 m'a demandé plusieurs années de travail, je me suis lancé seul, je ne voulais plus travailler dans le format télé, et j'ai finalement eu l'aide de l'INA et d'Arte pour finir le film.

Par Frédéric Strauss - Télérama - 23 Novembre 2016