En 2015, le Cambodge était le deuxième pays au monde avec le plus grand nombre d’ONG par habitant. Il y en a aujourd’hui environ 3 500 pour 15,7 millions habitants, soit une tous les 4500 Cambodgiens. Depuis la fin de la guerre avec les Khmers rouges, plus de 20 ans en arrière, la situation politique est pourtant stable.

La « bonne conscience » du tourisme

Chaque été, des vagues d’étrangers, notamment occidentaux, arrivent au Cambodge pour tenter d’aider les populations locales. Les premiers concernés sont les enfants : la pauvreté empêche une partie d’entre eux d’aller à l’école. Certains sont mêmes obligés de travailler. Cependant, grâce aux initiatives humanitaires, comme celle de l’association Pour un Sourire d’Enfant (PSE), la situation va vers une amélioration. Le nombre d’orphelins dans le pays connaît d’ailleurs un net recul, quoique le nombre d’orphelinats, lui, augmente.

Des voix s’élèvent de plus en plus contre les dérives du « volontourisme » dans les orphelinats cambodgiens. Certaines ONG sont accusées de s’être installées au Cambodge dans une optique plus lucrative que solidaire. Le touriste peut, durant ses vacances, venir passer quelques jours, voire parfois quelques heures, en présence d’orphelins. L’objectif est de collecter les dons en jouant sur la sensibilité des vacanciers. Malgré ses bonnes intentions, le voyageur qui agit ainsi risque en réalité d’agir de façon néfaste et de déstabiliser les enfants.

La stabilité des enfants menacée

L’ONG Acodo avait notamment fait l’objet de ce type de critiques. Dans une enquête de La Presse.ca de 2011, le constat était alarmant. Extraits : « On nous dit que c’est mieux de ne pas parler de ça avec eux. Ne pas leur dire « je m’en vais dans une semaine », parce que ça les bouleverse » (témoignage d’une bénévole américaine pour Acodo). « Le changement incessant de ceux qui s’occupent d’eux crée une perte affective chez des enfants déjà traumatisés », explique à l’AFP Jolanda van Westering, spécialiste de la protection de l’enfance à l’Unicef.

Devant ces accusations, Le Journal International a tenté de constater ces pratiques d’Acodo. La rédaction a échangé plusieurs emails avec l’ONG. En nous faisant passer pour un bénévole désireux de se rendre utile mais n’ayant que quelques jours de disponibilité, nous avons obtenu une réponse. L’association nous a proposé une véritable visite touristique de l’école en échange de dons. Elle a néanmoins refusé de nous laisser donner des cours d’anglais pour une durée si courte. Si cela peut sembler évident, certains organismes confieraient pourtant des rôles, sans regard sur leurs qualifications, à des volontaires prêts à payer des sommes élevées.

« En France aussi il y a des gens à aider, mais c’est moins joli »

Vasco, un français de 19 ans, est parti trois mois dans l’association Rural Teaching Organisation Cambodia (RTOC) pour apprendre l’anglais à des petits cambodgiens. Il a apprécié l’humilité de l’association et explique que, contrairement à certains « directeurs d’ONG qui roulent en 4×4 », Poeuy Tith, le directeur, vit dans une chaumière modeste et consacre la totalité de l’argent des volontaires « pour l’association et pour aider les enfants ».

« Je reproche à des gens de ne venir qu’une ou deux semaines soulager leur conscience en se disant qu’ils ont accompli une mission humanitaire », continue-t-il. L’intention dénoncée peut pourtant paraître louable pour des personnes qui n’ont pas les moyens de consacrer plusieurs mois comme lui. « Si c’est mieux que ne rien faire du tout ? Je ne sais pas. Je pense que si je n’avais qu’une semaine de libre, je resterais en France où il y a aussi pas mal de gens à aider, comme à Calais. Mais c’est moins joli, il n’y a pas les sourires d’enfants sous les cocotiers ».

Le malentendu

Le sujet a été fortement médiatisé dans la presse occidentale. Mais l’alerte qui a été donnée sur la situation semble mal comprise. C’est ce qu’analyse l’anthropologue Nadège Chabloz dans son article « Le malentendu. Les rencontres paradoxales du “tourisme solidaire” », paru dans Les Actes de la Recherche en Sciences Sociales (décembre 2007, n°170). Julien Buot, président de l’ONG Agir pour un Tourisme Responsable (ATR), s’inquiète : « il ne faut pas que ça freine l’élan de solidarité ».

Le Cambodge, en développement, a toujours d’immenses besoins en humanitaire. Le président d’ATR explique que le problème ne vient pas de l’idée de « volontourisme » en elle-même. « Il ne faut pas confondre tourisme solidaire et tourisme humanitaire ». L’objectif de son ONG est de sensibiliser les voyageurs à ne pas avoir d’impact négatif sur les lieux et les populations qu’ils souhaitent découvrir. « Un voyageur respectueux, c’est déjà pas mal ! », nous glisse Julien Buot.

Responsabiliser un tourisme évolutif

Anne, française, 20 ans, est partie comme bénévole pour PSE à deux reprises durant ses vacances d’été. Si elle pense que « beaucoup d’ONG en profitent pour s’en mettre plein les poches », elle assure que PSE n’est pas de celles-ci. L’association est effectivement très soucieuse de respecter les populations locales. Dans « Les pépites », film documentaire sorti au cinéma en octobre 2016, Christian et Marie-France Des Pallières, le couple dirigeant PSE, assurent leur volonté de confier un maximum de responsabilité aux Cambodgiens eux-mêmes. Anne le confirme : dans les camps d’été auxquels elle a pris part, il y avait toujours au moins un chef khmer. « Leur culture, leur manière de vivre et de penser en général… tout est différent, tout », se souvient Vasco. De là vient l’importance d’aider les populations locales sans leur imposer de façon de faire.

Poeuy Tith, président de RTOC, souligne un autre besoin capital pour la stabilité des enfants : la proximité. Bien loin des grosses structures humanitaires de Phnom-Penh, il faut dire que le petit village de Thal Trang où est situé son école s’y prête aisément. Il n’accueille jamais plus de dix-neuf volontaires, d’Europe et de Chine essentiellement. L’école est ainsi gérée de manière conviviale. L’aspect humain revient alors au cœur des relations entre volontaires et locaux. Des relations qui ne cessent d’évoluer. « Nous interdisons aux touristes de prendre des photos à certains endroits » explique Julien Buot, « cela permet de favoriser les rencontres et les échanges. Mais le tourisme évolue. Aujourd’hui, ce sont parfois les locaux qui prennent les touristes en photo ».

Par Alexis Demoment - Le Journal International - 22 novembre 2016