Dans cette démocratie émergente, l’utilisation des réseaux sociaux est frénétique. Une révolution numérique après cinquante ans de dictature et de censure, qui s’accompagne de certaines dérives.

La réalisatrice Julia Montfort a tourné en Birmanie en mai dernier. Le pays est alors en pleine ébullition. Et pour cause ! Le premier gouvernement civil depuis cinquante ans vient de prendre ses fonctions. Emmené par l’ancienne dissidente Aung San Suu Kyi, il a la lourde tâche de répondre aux espoirs d’une population muselée et brutalisée sous la dictature. Dans son reportage, L’Eveil au monde, Julia Montfort explore les enjeux auxquels fait face cette démocratie balbutiante. La progression fulgurante de l’usage du web bouscule les usages et l’espace public. Après des années de diète numérique, les Birmans consomment les réseaux de manière boulimique.

En 2013, ils n’étaient que 1% à être connectés. Dans deux ans, la moitié des 54 millions d’habitants de ce pays d’Asie du Sud-Est le seront. La censure a été progressivement levée en 2012, le marché des télécommunications ouvert aux investisseurs étrangers. Pour moins de deux euros – un prix divisé par mille en cinq ans –, on peut acheter une carte Sim. Et désormais, tout s’écrit et se partage sur les réseaux sociaux. Facebook sert de source d’inspiration et de vitrine aux artistes, tandis que les extrémistes y déversent leur fiel et attisent la haine envers les minorités. Un bouillonnement qui mêle donc le meilleur et le pire, comme l'a constaté Julia Montfort. La réalisatrice a commenté pour nous trois extraits de son reportage.

« Les caricaturistes se rencontrent toutes les semaines dans un tea-shop, une sorte de salon de thé. En Birmanie, c’est une institution. Autrefois, avant l'apparition des téléphones portables, on y allait sans se donner rendez-vous et on était certain d’y trouver des amis. Lorsque nous tournons cette séquence, la discussion entre les dessinateurs s'oriente spontanément sur le flot de critiques dont ils font l’objet sur Facebook. Avec le changement de régime et l’avènement de la démocratie, ils pensaient être plus libres de caricaturer le pouvoir. Mais ce n’est pas le cas. Critiquer Aung San Suu Kyi est inimaginable. Elle représente tellement d’espoir. On l’appelle Mom, « Maman ». Elle est intouchable.

De plus, les Birmans ne sont pas habitués à la satire. Ils n’en comprennent pas le principe. Alors, le public utilise Facebook pour dénoncer les dessins. Sur le net, on a l’impression de pouvoir tout dire. On reste anonyme. On critique sans se rendre compte de la portée des mots. Les dessinateurs sentent le besoin d’échanger entre eux. Lors de ces rencontres, ils se soutiennent mutuellement. Cette situation les préoccupe beaucoup. Si certains d’entre eux choisissent de répondre aux commentaires, d’autres craignent d’envenimer le débat. »

« Les nationalistes bouddhistes représentent un véritable défi pour la jeune démocratie birmane. Ils répandent un discours de haine à l’égard des musulmans. Leur mouvement Ma Ba Tha a été créé par le moine Wirathu. En 2013, le magazine Time lui consacrait une une en titrant « Le visage de la terreur bouddhiste ». Nous avons été reçus par Ko Ko Latt, le community manager d’un groupe proche de Ma Ba Tha. Il était ravi de communiquer. Ce trentenaire est extrêmement bien informé, très connecté, il suit l’actualité internationale. Il s’est formé seul à l’usage des réseaux sociaux, mais en connaît parfaitement les fonctionnalités. Cette maîtrise lui permet d’être extrêmement efficace.

Il diffuse des images stigmatisantes des Rohingyas, une minorité musulmane persécutée qui vit dans l’ouest du pays. Tout ce que Ko Ko Latt poste sur sa page Facebook est considéré comme une vérité pour les internautes. Il se présente comme un simple défenseur du bouddhisme, mais fabrique des rumeurs à partir de faits divers. Ces messages sont repris et diffusés sans aucune distance critique. Ko Ko Latt est tout à fait conscient de jouer sur le faible niveau d’éducation des internautes, qui ne savent pas faire le tri entre le vrai et le faux.

Internet est devenu un amplificateur, une sorte de mégaphone qui exacerbe la haine raciale et interreligieuse. Cette campagne virulente sur le web explique sans doute pourquoi ce conflit est si violent aujourd’hui. Des dizaines de milliers de Rohingy... Ce discours de haine se propage sans obstacles. C’est très dangereux, mais le gouvernement laisse faire. Les Rohingyas sont KO, incapables de répondre face à la puissance de frappe de cette communication. »

« L’association Mido a ratissé la Birmanie avant les élections de novembre 2015. Son travail visait à former et informer les citoyens sur leurs droits et leurs devoirs. Leur travail m’a interpellée. Ces cyberactivistes, comme ils se définissent eux-mêmes, se fixent également comme objectif de former les citoyens à l’utilisation d’Internet. Mido a organisé 70 sessions de formation dans des villages reculés. Ils s’adressent en priorité aux minorités discriminées. Une manière de les inciter à utiliser Internet pour se rendre plus visibles. Et Facebook est leur porte d’entrée, car le réseau social permet d’échanger des messages, des photos, des vidéos. Les internautes birmans estiment ainsi optimiser leur usage du web et économiser de la bande passante.

Le coût de l’abonnement n’est pas négligeable. Même dans les régions reculées, j’ai constaté combien les jeunes utilisent Facebook tout le temps, de façon frénétique. Ils estiment avoir rejoint les jeunes du monde entier, être désormais comme eux. Ils se jettent à corps perdu dans le virtuel, peu importe le danger. C’est une joie de consommer. Ils ne se rendent pas compte de la portée de ce qu’ils écrivent. Ils pensent être libres de tout dire. Ils n’ont aucune conscience du danger que peut représenter le réseau social, notamment en termes de circulation des rumeurs. Mido les alerte sur la complexité d’Internet. »

Les dessous de la mondialisation - L’éveil au monde, de Julia Montfort, sur LCP Public Sénat le 26 novembre 2016.

Par Christine Chaumeau - Télérama - 26 Novembre 2016